Elections : quelques leçons avant le scrutin

Le 9 juillet prochain, les Indonésiens voteront et décideront qui de Joko Widodo ou de Prabowo Subianto sera le prochain président de l’Archipel. La campagne – qui se poursuit jusqu’au 5 juillet – a été marquée par des attaques incessantes des deux candidats et par un clivage jusqu’alors jamais vu. Si les supporters de Prabowo Subianto ont mis en œuvre une campagne négative d’ampleur à l’égard de son concurrent, l’équipe de ce dernier n’est pas en reste, appuyée  par ce que l’on pourrait appeler la « Mafia d’ANU » (Australian National University), a répondu de plus belle.



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1) Des débats sans grand intérêt

Cette élection devait se jouer sur les débats. C’est tout du moins ce que pensait un certain nombre d’observateurs. Mais la pauvreté des dits débats, le consensus affiché par les candidats et la piètre qualité des modérateurs – et il faut être franc, des programmes des candidats – ont fait qu’à la veille de l’ultime et dernier débat, rien ne semble joué. A l’exception du débat entre candidats à la vice-présidence – où Hatta Rajasa (camp Prabowo) a montré qu’il restait un économiste de talent – rien ne s’est décidé et aucun des candidats n’a pu prendre une avance remarquable. On notera toutefois que Joko Widodo a tout de même réussi a faire bonne figure, contrairement à ce qui était attendu (l’auteur de ce blog le premier).

2) Une rhétorique nationaliste qui était tant attendue

Dès la campagne pour les législatives, il était certain que l’ensemble des protagonistes allaient s’affronter sur des thématiques nationalistes. Pour le ticket Joko Widodo – Jusuf Kalla, l’accent fut mis sur la dépendance indonésienne aux importations. Pour Prabowo Subianto et Hatta Rajasa, il était plutôt question de fuites : fuite des richesses, des talents, des capitaux. La rhétorique nationaliste est une constante du discours politique indonésien. Elle s’exprime de façon quasi-permanente et reste un instrument de mobilisation des masses de premier ordre.

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3) Un électorat divisé

Ce qui marque cette élection, c’est le clivage qui se forme au sein de la population. Il est aisé de différencier une élite urbaine qui tend à soutenir Joko Widodo plutôt que  Prabowo, plutôt soutenu dans les villages. Cependant, le clivage en question n’est pas si marqué. Ainsi, l’électorat de la capitale est très partagé. Mais ce clivage est aussi visible au sein des familles et des communautés. Nombreux sont ceux qui auraient pensé – à juste titre – voir la communauté sino-indonésienne soutenir Joko Widodo plutôt que Prabowo Subianto (ce dernier étant impliqué dans des violations des droits de l’homme – notamment envers la minorité sino-indonésienne – en 1998). Pourtant, une partie de cette communauté tend à penser que si Prabowo s’allie avec des partis islamistes, il n’en reste pas moins un héritier de Suharto et donc un défenseur du Pancasila.

4) Joko Widodo, le président sublimé et fantasmé

Marionnette pour ses opposants, leader moderne pour ses supporters, Joko Widodo est un paradoxe à lui tout seul. L’ancien gouverneur de Solo et de Jakarta a cette image – justifiée – d’homme simple, non contaminé par la corruption endémique à la classe politique indonésienne. Il représente le rêve d’un électorat souhaitant un changement massif, une plus grande démocratisation. Cependant, malgré toute la bonne volonté de joko Widodo, celui-ci reste prisonnier de son propre parti politique (le PDI-P). Et il l’est aussi des alliances réalisées par le PDI-P. Mais si Joko Widodo bénéficie d’un fort soutien populaire, ceci ne lui a pas permis de conserver une avance de 30 points de pourcent entre avril et juillet 2014. Il faut considérer ici un effet de mode qui tend aussi à s’estomper alors que les échéances réelles approchent.

 

5) Prabowo Subianto, l’arrivée du « Tigre d’Asie » ?

C’est par ce sobriquet que ses fidèles soutiens nomment Prabowo Subianto. L’ancien général et chef des forces spéciales de l’armée de terre indonésienne présente une image d’homme fort, qui fait écho à celle de Suharto, dont il s’inspire. Prabowo, c’est aussi les accusations d’enlèvement d’activistes et d’exactions (accusations qui touchent aussi Hendropriyono et Ryamizard, deux soutiens de Joko Widodo). Mais la dynamique Prabowo c’est avant tout une intelligence politique rare, celle de son frère, Hashim. Cet homme d’affaire, chrétien, a soutenu son frère, musulman, dans son alliance avec des partis plutôt radicaux. Car c’est aussi l’accusation faite à l’ancien général, ce ralliement auprès des partis islamistes indonésiens. Quoiqu’il en soit, en mobilisant le fantôme de Suharto, Prabowo a su combler pas moins de 30 points de pourcent en moins de trois mois. Ce qui démontre bien que la rhétorique nationaliste et l’appel à un retour à un système plus proche de celui de l’Ordre Nouveau fonctionne encore en Indonésie. Déni de démocratie ou simple fait que ce système dans sa version occidentale n’est peut-être pas adapté à l’Indonésie ?

6) Quelle stratégie pour la défense du pays ?

Point important pour ce blog, les questions relatives à la stratégie de défense indonésienne. C’était la thématique du troisième débat et l’on peut aisément dire que celui-ci fut décevant. Si Joko Widodo a insisté sur la nécessité pour l’Indonésie d’être reconnue comme une puissance maritime, Prabowo Subianto a quant à lui défendu la thèse selon laquelle l’éradication de la pauvreté dans l’Archipel permettrait  de sécuriser le pays. Quand les candidats ont essayés d’être plus spécifiques, ce fut, pour les connaisseurs de la chose militaire, une succession d’incohérences pleinement assumé. Quand Joko Widodo a défendu l’industrie de défense locale, il s’est basé sur la réussite du Panzer Anoa (l’on évitera de rappeler à RTD la genèse de ce véhicule…). Pour Prabowo Subianto, il ne fut aucunement question de critiquer les TNI, y compris sur l’achat de chars Leopard. Si l’on peut comprendre le manque de connaissance de Joko Widodo plus (par Rizal Sukma) ou moins (par Andi Widjayanto) bien conseillé, on ne peut qu’être étonné par le manque d’aplomb de Prabowo Subianto.

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7) Les mots de la campagne : Des drones, des fuites et des uniformes nazis.

Parmi les mots à retenir de cette campagne, citons les drones. Pour joko Widodo c’est la solution à la sécurisation de l’Archipel. Il en faut bien sur de nombreux, mais sans penser à la formation des opérateurs ni aux systèmes de télécommunication indispensable à leur mise en oeuvre . Autre mot, les fuites. Ce fut – et c’est peut-être encore – le leitmotiv de Prabowo : il faut endiguer les fuites de richesses du pays vers les sociétés étrangères, les fuites liées à la corruption et sans doute bien d ‘autres encore.

Enfin, vient l’affaire de l’uniforme nazi, arboré fièrement par le chanteur Ahmad Dani dans une vidéo de soutien à Prabowo. La vidéo n’est plus disponible, comme l’explique cet article.

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8) La Mafia ANU et le manque de recul des chercheurs en science politique

Un point rapide sur l’implication et les commentaires étrangers sur ces élections, et plus particulièrement sur la « mafia ANU ». Cette dernière, menée par MM. Mietzner et Aspinall n’a cessé de prendre parti pour Joko Widodo, en dénigrant Prabowo Subianto sur des bases parfois justifiées, mais fort souvent motivée par ce qui semble se rapprocher de la pathologie psychiatrique (il faut aussi reconnaître que ces deux experts voyaient le PDI-P réaliser un score de plus de 25% aux législatives… et n’ont toujours pas fait amende honorable sur la prévision manquée). Ces bons messieurs et leurs bons étudiants ne cessent d’encourager l’Indonésie à poursuivre sa transition démocratique, ce qui est un objectif noble. Cependant, alors que les dernières estimations laissent envisager un succès de Prabowo Subianto, ces mêmes défenseurs de l’expression démocratique indonésienne enjoignent les citoyens indonésiens à ne pas voter pour Prabowo Subianto. Où comment encourager la démocratie par le déni de démocratie, tout en prenant allègrement les Indonésiens pour des idiots.

Quel pronostic:

Contrairement à ce que de nombreux observateurs pensent, les résultats des élections indonésiennes sont difficilement prévisibles. A ce stade de la campagne, les indicateurs laissent penser à un résultat serré. L’éternelle volatilité politique indonésienne pourrait réserver des surprises de tailles, aussi bien avant le scrutin qu’après le résultat du quick count. Ce qu’il faut garder en tête, c’est que quel que soit le résultat des élections, il ne s’agira pas de l’émancipation d’une nouvelle oligarchie… pas plus que de réelle consolidation démocratique. Il semble acquis qu’il ne s’agira que du renforcement d’une vieille oligarchie – du fait de la volatilité politique indonésienne – , à défaut de voir une consécration de la période de la Reformasi (réforme post Ordre Nouveau).

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