Elections indonésiennes : premiers commentaires sur le scrutin

Alors que les médias – notamment français – annonce en grande pompe une victoire de l’opposition indonésienne aux élections législatives, il semble intéressant de nuancer et d’analyser ces premières projections.

Projections au soir des élections

Projections au soir des élections

 

1/ La « victoire » du PDI-P aux législatives

Le score du PDI-P (entre 18 et 19%) est bel et bien loin des attentes du parti. Ce dernier escomptait que l’effet « Jokowi » (voir billet précédent) lui permette d’obtenir un minimum de 25% des suffrages, voire pour les plus optimistes – parmi lesquels nos chers journalistes français en Indonésie.  Force est de constater que ce score de moins de 20% – s’il vient à être confirmé et entériné – va rendre très difficile la tâche du PDI-P qui va donc devoir composer avec d’autres partis afin de monter une coalition. D’aucuns argueront que cette coalition aurait été nécessaire quel que soit le résultat des législatives, ce qui est exact. Cependant, le poids politique du PDI-P sera bien moindre si le résultat du parti se maintient à moins de 20%.

2/ les scores des partis islamiques

Ce qui a marqué le scrutin aux yeux de certains observateurs – et pas les meilleurs, Le Monde en tête –  serait les scores « élevés » des partis islamiques. Le problème est comme toujours, un manque de recul de la presse à ce sujet. Le contexte électoral indonésien est le suivant : les partis en présence sont passés de 38 en 2009 à 12 en 2014. Par ailleurs, un parti comme le PKB obtient un peu moins de 9% car son candidat à la présidentielle n’est autre que le roi de la chanson populaire (edit: et grâce au soutien que représentante la base de NU en Indonésie)…Au final, les partis islamiques joueront comme toujours un rôle important dans la constitution des coalitions. Il n’en demeure pas moins que leur influence politique  réelle – et non pas médiatique – sera limitée.

3/ Un parti au pouvoir qui s’en sort finalement plutôt bien

Tout le monde attendait un faible résultat pour le parti démocrate, le parti au pouvoir depuis 2004. Au final, certaines projections le place autour des 10%, en quatrième position. C’est moitié moins que ce qui fut obtenus en 2009. Entre temps, une politique générale plutôt décevante et surtout une multitude d’affaires de corruption ont entaché la réputation du parti. Ce qui explique aussi ce score, c’est l’absence d’idéologie au sein même de ce parti, construit sur l’image du président SBY. Alors que celui-ci ne pouvait briguer un nouveau mandat. Face à ces trois critères, c’est toute la structure du parti – qui n’a toujours pas désigné son candidat aux présidentielles – qui s’est effondrée. Cependant, le PD a reconnu sa défaite et a annoncé », par le biais de SBY, qu’il pourrait participer aussi bien au gouvernement qu’à l’opposition, illustration s’il en  est de la volatilité politique indonésienne.

Commentaires des dirigeants de Partis./ Coalition, mais avec qui?

Commentaires des dirigeants de Partis./ Coalition, mais avec qui?

 

4/Des scores qui reflètent la diversité de l’Indonésie

Les projections disponibles ont déçu les amateurs de sondage et autre enquête d’opinion. Ces derniers, réalisés par des instituts qui n’en demeurent pas moins sérieux (CSIS, LSI, etc) ont une fois de plus prouvé que l’Indonésie n’est pas un ensemble homogène. De Sabang à Merauke, la distance est supérieure à celle entre Londres et Bagdad. On comprendra alors que la perception de la politique et des partis peut-elle aussi être très hétérogène.

En témoigne la perception très jakartanaise de ces instituts et des correspondants de presse. Une perception qui n’est pas biaisée pour la capitale indonésienne et son immédiate proximité. A titre d’exemple, le score du Golkar, en deuxième position au niveau national selon les projections disponibles. Ce même Golkar, qui était perçu à la dérive à jakarta – ce qui fut le cas – réalise un score d’ampleur dans le reste du pays.  Ce n’est donc pas le raz de marée du PDI-P, comme prévu à Jakarta, mais bel et bien un équilibre plus subtil qui est en train de se dessiner.

 

5/ les grands gagnants de l’élection

Au final, qui sont les grands gagnants de cette élection, si les projections se confirment ? Au sein même du PDI-P, Megawati a sans doute remporté une victoire face à la base et aux cadres de son parti. Après avoir cédé à ceux qui ne voulaient que Jokowi comme candidat à la présidence, Megawati a rappelé aux cadres que seuls ces derniers porteraient la responsabilité d’un échec.  Or, la victoire du PDI-P est en demi-teinte, voire n’en est pas une. A moins de 20%, le PDI-P va devoir composer une coalition dans laquelle il sera majoritaire. Il devra cependant composer avec d’autres partis dans une situation bien moins confortable que celle prévue jusqu’alors. A n’en pas douter, Megawati rappellera aux cadres du parti sa mise en garde et conservera un poids politique supérieur aux prévisions dans le cadre des négociations visant à former une coalition.

L’autre grand gagnant, c’est Prabowo. En arrivant en troisième position, Gerindra va pouvoir proposer au plus offrant une coalition. Et surtout, Prabowo va pouvoir pousser le PDI-P à s’allier à ses côtés. Si ce dernier refuse, Gerindra pourrait toujours se rapprocher du Golkar. Considéré par de nombreux observateurs comme hors de la course suite, à l’investiture de Jokowi, Prabowo semble aujourd’hui dans une position de force.

 

6/ petit commentaire sur les correspondants de presse français en Indonésie, si ces derniers lisent ce blog (ce dont je doute)

 

Le problème de la presse française lorsqu’elle traite de l’Indonésie est sans doute son jakartanisme. Tout ce qui se passe à Jakarta est considéré comme étant la réalité du terrain pour l’ensemble de l’Indonésie. Les limites de ce jakartanisme ont été amplifiées par une méconnaissance totale du vote et des traditions électorales indonésiennes. Au final, qu’il s’agisse de M. Pomonti – et de son article plein d’entrain pour Jokowi  dans Slate – ou celui de M. Messina dans Le Monde qui confond les mandats de Jokowi à Solo et à Jakarta témoignent de cette connaissance superficielle de la politique – et de la vie – indonésienne, au-delà de Jalan Gatot Subroto (le périphérique jakartanais). c’est parfois décevant, comme dans le cas de M. Pomonti, dont les textes avaient accompagné un magnifique ouvrage sur Aceh. C’est souvent désolant, comme cet article du blog Coucou Ibu, dont les deux contributrices sont des « journalistes » dont les maigres contributions consistent dans la traduction de dépêche, sans aucune valeur ajoutée.

C’est un peu le mal du journalisme français en Indonésie. Soit de la traduction de dépêche, soit la « rue89ification » poussée à son extrême, où le « je »l’emporte sur le contexte, ou en d’autres termes, comment ne pas regarder l’actualité et les faits, mais apercevoir ces derniers derrière soi, à la manière d’un selfie.

N.B.: les dernières estimations font état d’une abstention à plus de 30%. Ce chiffre doit encore être confirmé.

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