Élections 2014 : Jokowi, la fin d’un faux suspense

La nomination du très populaire gouverneur de Jakarta comme candidat à la présidentielle a mis fin aux spéculations qui couraient depuis plus d’un an. Son parti, le PDI-P, n’a pu que se résoudre à le choisir et a annoncé spectaculairement sa décision vendredi dernier.

Breaking News de Metro TV pour annoncer la candidature de Jokowi. © AR

Ce dimanche 16 mars a marqué le lancement officiel de la campagne pour les élections législatives qui auront lieu en Indonésie le 9 avril prochain. Depuis quelques semaines déjà, les villes et villages de l’archipel se sont vus abondamment parés des couleurs des partis en présence, pour une campagne dont l’enjeu principal est de se compter pour définir ensuite les alliances en vue de l’élection présidentielle de juillet. La constitution indonésienne interdit en effet au Président sortant Susilo Bambang Yudhoyono de prétendre à un troisième mandat, et l’Indonésie aura donc quoi qu’il arrive un nouveau président à sa tête.

Le jeu semble encore assez ouvert, et les tractations entre partis et en leur sein même vont bon train depuis de nombreux mois, présupposant çà et là des alliances à géométrie variable pour l’emporter. Deux candidats font depuis quelques mois déjà figure de favoris. L’ancien commandant des Forces Spéciales et ex-gendre du dictateur déchu Suharto, PrabowoSubianto, 62 ans, dispose d’un parti à sa main, Gerindra (Great Indonesia Movement Party) après longtemps avoir appartenu au Golkar, le parti suhartiste. Il a annoncé son intention de concourir dès 2011. Lié aux milieux des affaires et à l’armée, il incarne un type d’homme politique relativement classique dans le paysage politique local. Face à lui, a émergé sur la scène politique nationale, Joko Widodo, dit Jokowi, 52 ans. Celui que certains n’ont pas hésité à surnommer le « Obama de Jakarta » a connu en quelques années une ascension éclair. Élu maire de Solo (Java Central) en 2005 sous l’étiquette PDI-P (Parti démocrate indonésien du combat), cet entrepreneur musulman dans le secteur du meuble a vite su attiré les projecteurs sur sa ville natale, en y développant le tourisme et réinvestissant sa dimension culturelle. Bénéficiant d’une image d’homme simple, pragmatique, faisant campagne au plus près du peuple, le Javanais n’a pas tardé à être remarqué par les médias qui en ont rapidement fait leur coqueluche, faisant souffler un vent de fraîcheur sur un paysage politique quelque peu sclérosé dans la jeune démocratie. Adepte des « coups médiatiques », il a par exemple fait à la fin 2011 la Une de tous les médias du pays en se rendant personnellement au bureau de la Compagnie nationale d’électricité qui avait coupé le courant à sa ville pour un retard de paiement. Dans une mise en scène calculée, muni de milliers de petites coupures et de pièces, il a fait sensation en s’acquittant des près de 9 millions de roupies dues (environ un million $) devant les caméras et les objectifs de tout l’archipel.

Qualifié de « néo-populiste » par ses détracteurs pour ses méthodes, il s’est ensuite lancé à l’assaut de Jakarta, poussé par un mouvement d’opinion dont les médias se sont à nouveau fait l’écho…ou l’inverse. La plus grande ville d’Asie du Sud-Est connaît en effet des problèmes dantesques de circulation, de pollution et d’inondations régulières, et les inégalités entre ses habitants sont criantes, comme dans de nombreux pays en développement. Allié au Sino-indonésien Ahok comme colistier, il est parvenu à devenir gouverneur du « gros durian » en septembre 2012 au terme d’une campagne très disputée. Appliquant à la capitale les méthodes de communication qui lui ont réussi à Solo, on l’a régulièrement vu déambuler (blusukan) dans les faubourgs les plus déshérités de la ville, allant à la rencontre des habitants, vêtu simplement…comme pour mieux souligner le contraste avec la classe politique affairiste et réputée corrompue du pays.

Dès lors, il n’est pas surprenant que son nom ait circulé comme un bruit de plus en plus insistant pour la présidentielle de cette année. Depuis presque un an déjà, des sondages réguliers le donnent gagnant, face à l’ensemble des prétendants déclarés ou putatifs.

Megawati lit la déclaration manuscrite nominant Jokowi comme candidat à l’élection présidentielle. © Jakarta Post

Cependant, Jokowi n’est pas chef de son parti, le PDI-P. Ce dernier, qui assume une ligne vaguement social-populiste et nationaliste, en plus du Pancasila, comme tous les partis du pays, est dirigé par Megawati Sukarnoputri, la fille du père de l’indépendance Sukarno, elle-même chef de l’Etat entre 2001 et 2004 suite à la destitution d’Abdurrahman Wahid. Battue ensuite à deux reprises en 2004 et 2009, il se murmure que « Mega » se voyait bien y retourner malgré ses 67 ans et le fait que les Indonésiens ne voient plus en elle une personnalité d’avenir. Une tentative également avortée semble avoir eu lieu pour positionner sa propre fille, Puan Maharani, quarante ans, comme candidate, dans un schéma dynastique bien connu en Asie du Sud-Est. Harcelée de questions depuis des mois pour savoir si elle accorderait le soutien du parti à Jokowi, elle n’a cessé de vouloir gagner du temps dans l’espoir semble-t-il de préserver les chances de son propre clan, indiquant que le candidat ne serait désigné qu’après les législatives. Cette stratégie s’est au final retournée contre elle, contribuant à alimenter l’image d’un vieux parti, où l’appareil ne laissait pas sa chance à son principal talent. Dès lors, « IbuMega » s’est résolu à accorder sa confiance à Jokowi pour porter les couleurs du parti à la présidentielle. L’annonce surprise en a été faîte ce vendredi 14 mars, dans une mise en scène à la soviétique, où une déclaration manuscrite lue par sa fille Puan Maharani annonçait le choix de la fille de Sukarno. Toutes les télévisions du pays étaient alors en « breaking news » pour montrer l’importance de l’événement qui signe en effet le début de la période active de la campagne électorale. Si le calendrier semble s’être accéléré, de nombreuses interrogations demeurent en suspens quant à la stratégie qu’adoptera le désormais candidat Jokowi. Outre les règles électorales spécifiques à l’Indonésie qui impose à un parti de détenir au moins 20% des 560  sièges de l’Assemblée pour présenter un candidat à la magistrature suprême, l’attention des observateurs se reportent désormais sur les alliances à venir entre les partis, et notamment la formation des tickets. A l’instar des Américains, les Indonésiens élisent en effet un Président et un Vice-Président. Ceux-ci sont en revanche issus généralement de deux partis différents représentant la coalition qui se propose de diriger le pays. Pour Jokowi, les noms de l’ancien Vice-Président Jusuf Kalla, du vice-gouverneur de Jakarta « Ahok » circulent aux côtés de ceux de Puan Maharani, ou même…Prabowo Subianto. Il est dans tous les cas difficile d’établir des conjectures avant le résultat des législatives du 9 avril qui seront déterminants pour la suite de la compétition.

Finally, Jokowi Declares Bid for Presidency

Jokowi embrassant le drapeau merah putih suite à l’annonce de sa nomination. © en.tempo.com

Ses adversaires mettent en avant son maigre bilan à Jakarta, notamment en termes de transports, axe central de sa campagne d’alors, et sa relative inexpérience. Beaucoup s’interrogent également quant à la déclaration tardive du candidat, alors que les tractations vont déjà bon train entre les autres formations depuis plus de six mois, sur fond de présidence agonisante de Susilo Bambang Yudhoyono, minée par les scandales de corruption.

Les marchés semblent en revanche avoir choisi leur candidat, la bourse de Jakarta clôturant en hausse de 3,2% ce vendredi suite à l’annonce de candidature.

JKW4P, ou « Jokowi for President », nouvel hashtag populaire sur Twitter. ©beritabali.com

L’analyse de Darisinikesana sur le phénomène Jokowi et les candidats à la vice-présidence.

Une perception jakartanaise des choses

Sans nul doute, Jokowi bénéficiera au cours de la campagne du soutien sans faille du PDI-P. Cependant, à la suite de l’annonce de la candidature de la nouvelle égérie de la politique indonésienne, Megawati – la chef du parti – a décidé de rappeler aux cadres du PDI-P qu’elle a accepté leur décision de nommer Jokowi mais qu’elle considérera les cadres comme responsables si Jokowi n’est pas élu. Une façon pour la fille du père de l’indépendance de se préserver elle aussi une porte de sortie en cas d’échec.

Car si tous les voyants sont aux verts pour Jokowi, il n’en demeure pas moins qu’il s’agit avant toute chose d’un soutien jakartanais. Or, de Subang à Merauke, l’Indonésie est belle et bien un ensemble complexe et distinct. Ici ou là, le Golkar, les partis islamistes, mais aussi Hanura et Gerindra recevront de forts soutiens. De la part de générations habituées à voter pour un parti plutôt que pour son porte-drapeau. Mais aussi de la part de votants qui pour certains ne cessent de regretter le temps passée de l’Ordre Nouveau (1967-1998). Ce qui peut être perçu depuis Paris, Londres, Canberra et Washington comme un déni de démocratie puise ses sources dans un mal-être plus profond, celui de la décentralisation. Cette dernière, qui accompagna – voir illustra mieux que toute autre réforme – la transition démocratique, est aujourd’hui très critiquée. Elle a en outre surdéveloppé les niveaux de pouvoirs et, par extension, la corruption. Ainsi, comme se plaît à le répéter l’historien Kevin O’Rourke, « l’Indonésie démocratique peut être comprise si l’on y appose la grille de lecture de l’Occident médiéval ». Ce même observateur conseille vivement a tout chercheur de relire Marc Bloch, pour comprendre comment les fonctionnaires indonésiens achètent leurs charges, tels les vassaux du Moyen Age, et doivent par la suite rembourser la mise de départ. Dans cette perspective, des personnalités fortes telles que Surya Palo pour le Nasdem, Wiranto pour Hanura ou encore Prabowo, sont susceptibles de séduire une large frange de la population.

La dangereuse question des alliances

Comme exposé plus haut, il convient de noter que si la candidature de Jokowi va changer la donne, elle n’en demeure pas moins suspendue aux résultats des élections législatives. Suivant ces dernières, le PDI-P décidera de s’allier à un autre parti et formulera un ticket avec un vice-président. À n’en pas douter, les habituels opportunistes ont déjà commencée à mener des tractations avec le PDI-P. Parmi eux, l’ancien VP Jusuf Kalla, le ministre coordinateur pour les affaires économiques et dirigeant du PAN Hatta Rajassa et l’inénarrable Mafhud MD, ancien président de la cour suprême indonésienne. Jusuf Kalla porte en lui tout le sel de la politique indonésienne : pluraliste, il soutient dans son fief de Sulawesi des mouvances radicales que l’on sait aujourd’hui liées à une affaire de trafic d’explosif vers les Philippines. JK ayant une revanche à prendre sur son précédent parti, le Golkar, il a d’ores et déjà annoncé qu’il attendait le résultat des législatives pour se prononcer.

Jusuf Kalla, vice-président entre 2004 et 2009, en piste pour un nouveau mandat ? © Wikipedia

Hatta Rajassa symbolise lui aussi cette classe politique avide de pouvoir et opportuniste au possible. En mariant sa fille avec le fils de SBY, le président sortant, il a scellé une alliance que peu au sein du PAN goûte aujourd’hui. Déclarant tour à tour être candidat à la VP aux côtés de Jokowi et/ou du parti démocrate, Hatta a réussi à se désolidariser de la vieille garde de son propre parti, en laissant l’accès aux postes de responsabilités de Muhammadiyah à des membres du PKS, autre parti musulman et à des célébrités de seconde zone, afin de rechercher un soutien populaire.

Mafhud MD a tout d’abord proposé au parti démocrate, actuellement leader de la coalition au pouvoir, de se présenter sous ses couleurs. En apprenant qu’une primaire serait organisée, l’ancien chef de la cour suprême a finalement refusé de concourir. Il a par la suite proposé ses services au PKB, le parti de feu le président Gus Dur (1999-2001). Cependant, les cadres du parti ont préféré soutenir la candidature de l’auto-proclamé King of Dangdut – chanson populaire indo-malaise – Rhoma Irama. Après cet affront de taille, il ne fait nul doute qu’une fois les législatives passées, Mafhud proposera à Jokowi un ticket gagnant.

Reste alors l’alliance qui paraissait la plus probable. En vertu d’un accord « secret », PDI-P et Gerindra devaient concourir ensemble cette année. Après le soutien apporté par Gerindra à Jokowi dans le cadre des élections au poste de gouverneur de Jakarta en 2012, tout le monde s’attendait à un tel ticket, qui risque de ne pas voir le jour. En effet, à l’annonce de la candidature de Jokowi à la présidence ce vendredi, Prabowo Subianto s’est empressé de dénoncer le non-respect de cet accord par le PDI-P. Ce qui pourrait au final poser un problème pour la candidature de Jokowi. En effet, si le gouverneur de Jakarta rempli l’une des conditions en étant Javanais, il n’est pas un ancien militaire. Or, l’expérience semble montrer que si l’on veut accéder au pouvoir dans la troisième démocratie du monde, il faut être soit même militaire ou être accompagné d’un VP ayant servi sous les drapeaux.

Joko Widodo et Prabowo Subianto, au temps de l’alliance pour conquérir Jakarta. © politik.kompasiana.com

Le poids de l’armée

Les militaires indonésiens ne disposent pas du droit de vote. Ils ont par ailleurs perdu les sièges au parlement dont ils disposaient sous Suharto. Beaucoup ne voient plus les forces armées comme étant un acteur déterminant de la politique indonésienne. C’est une erreur communément admise et que la communauté des journalistes étrangers en Indonésie ne cesse de relayer. En effet, si le temps de la DwiFungsi(double fonction) est bel et bien fini, les militaires ne cessent d’influencer la politique du pays. Présents partout mais discrets, ils disposent des liens et réseaux indispensables.

Dans un contexte régional ou les anxiétés stratégiques ne cessent de croître, et ou l’Indonésie a amorcé une modernisation de ses forces armées, un ticket électoral sans militaire à bord poserait problème. Gus Dur, mais aussi Megawati (2001-2004) ont essayé de faire sans et n’ont pu tenir. Pour rappel, lorsque l’armée encercle le palais présidentiel en 2001, les canons des blindés sont tournés vers ce dernier et non vers la foule. L’erreur est de penser qu’aujourd’hui, le poids de l’armée est insignifiant dans la politique indonésienne. Encore récemment, ce ne sont pas les déclarations du ministre des affaires étrangères ou du président indonésien qui ont marqué les relations avec l’Australie, mais celles du Chef d’État-Major des Armées.

Le PDI-P peut cependant compter sur des personnalités comme Tubagus Hassanudin, ancien général. Mais cela suffira t’il face à des forces armées qui voient – à juste titre – en Jokowi un candidat n’ayant aucune expérience et connaissance des affaires étrangères et des questions de défense et de sécurité ? Il semble acquis que le plus gros du combat viendra pour le PDI-P à la suite des électionslégislatives. Il s’agira alors de bien choisir un VP qui réponde aux aspirations nationalistes indonésiennes, pas vraiment visible dans l’upper middle class jakartanaise mais si diffuse et prégnante dans le reste de l’Indonésie…

Cet article est le fruit d’une collaboration avec le bloggeur Soekarnaud.

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