Indonésie – Australie : une crise diplomatique d’ampleur

Après l’Europe, c’est au tour des relations diplomatiques en Asie de se voir perturbées par les révélations relatives à l’affaire Snowden. En Indonésie, le pouvoir s’est d’abord tourné vers Washington. Puis, par le biais d’un article du Guardian, c’est maintenant Canberra qui subit le courroux de Jakarta. Ce qui semblait être au premier abord une crise diplomatique légère s’avère prendre des proportions alarmantes au fil des jours. En moins d’une semaine, l’Indonésie a rappelé son ambassadeur en Australie et décidé de suspendre une grande partie des programmes de coopération existants entre les deux pays. A ceci s’ajoute les faux pas successifs de la nouvelle administration australienne.

Le président indonésien Yudhoyono et le Premier ministre australien Abbott

Le président indonésien Yudhoyono et le Premier ministre australien Abbott

Les faits

Tout a débuté par  des articles d’ABC australia et du Guardian Australia, faisant état de tentative d’écoutes téléphoniques en 2009 du président indonésien Susilo Bambang Yudhoyono (SBY) et de son entourage, par l’Australian Signals Directorate (ASD). Le document transmis aux médias australiens par Edward Snowden détaille la procédure des écoutes menées par l’agence de renseignement australienne, avec de nombreux détails.  Ainsi, aurait été écouté le président indonésien SBY, son épouse Ani Yudhoyono, le VP Boediono, le précédent VP Jusuf Kalla, l’actuel ambassadeur indonésien à Washington (et admirateur du président ) Dino Patti Djalal, le ministre coordinateur pour les affaires de sécurité Widodo et l’actuel ministre coordinateur pour les affaires économiques Hatta Rajasa. Le document publié par la presse australienne fait état d’une écoute s’étant déroulée sur une quinzaine de jours au cours de l’année 2009.

Les documents révélés par le Guardian © Guardian
Les documents révélés par le Guardian © Guardian

Les documents révélés par le Guardian © Guardian

Les documents révélés par le Guardian © Guardian

La réaction indonésienne ne s’est bien sûr pas fait attendre, menée par Marty Natalegawa, le ministre des affaires étrangères indonésien. Marty, déjà échaudé par la politique mise en œuvre par le nouveau gouvernement indonésien (cf. infra) a demandé des explications au Premier ministre australien Tony Abbott. Déclarant que l’Australie était coupable par ces actes de violation de la vie privée et des droits de l’homme, Marty s’est montré particulièrement virulent à l’égard du gouvernement australien. Ce dernier, a répondu par l’intermédiaire du Premier ministre Tony Abbot et de la ministre des affaires étrangères Julie Bishop, arguant que « tous les pays collectent du renseignement et tous les pays savent que les autres pays  font de même », ajoutant aussi que « le gouvernement australien utilise l’ensemble des ressources à sa disposition, ceci incluant des informations permettant d’aider [nos] alliés, et non pas de les blesser ».

Dans la guerre des déclarations, c’est encore Marty qui a surpris en répondant aux commentaires de Tony Abbott, arguant que l’Indonésie, elle,  « ne collecte pas de renseignement » sur les autres pays. Libre à chacun de croire ou non dans la teneur de la déclaration du ministre des affaires étrangères. Il convient cependant de noter que si l’Indonésie a demandé des excuses officielles de Canberra, Jakarta ne s’est pas arrêté là. En effet, l’ambassadeur indonésien en Australie a été rappelé à Jakarta, alors que le gouvernement indonésien a annoncé en milieu de semaine la suspension de nombreux programmes relatifs à la coopération bilatérale. Ainsi, Jakarta a décidé de rappeler les chasseurs F-16 actuellement en Australie pour un exercice bilatéral et d’annuler les prochains exercices de ce type. Il en est de même pour la coopération visant à lutter contre l’immigration illégale (transitant en Indonésie et à destination de l’Australie, cf. infra). Ces décisions, à effet immédiat tendent à démontrer du sérieux de la crise diplomatique actuelle.

Comme si cela ne suffisait pas, c’est maintenant Mark Textor,  un proche conseiller de Tony Abbott qui a décidé de rajouter de l’huile sur le feu, par un tweet dans lequel il décrit  le fougueux Marty comme un « mec qui ressemble à un acteur de porno philippin des années 1970 ».  Enfin, jeudi 21 novembre 2013, 200 personnes ont manifesté devant l’ambassade australienne de Jakarta afin de demander des excuses officielles de la part du gouvernement Abbott, tout en brûlant des drapeaux australiens. Quelques heures auparavant, Canberra avait officiellement émis un avertissement aux voyageurs australiens se déplaçant en Indonésie.

Les réactions indonésiennes peuvent sembler démesurées. Il convient alors de remettre ces dernières dans le contexte récent de la relation bilatérale entretenue par Canberra et Jakarta,  mais aussi dans le contexte national indonésien.

Impact(s) direct(s) sur la relation bilatérale 

Les relations entretenues par les deux pays sont importantes, voire essentielles, et ceci dans différents secteurs. D’un point de vue économique, il convient de rappeler que les échanges commerciaux entre les deux pays sont évalués à environ 11 milliards de dollars US par an, l’Indonésie étant un importateur majeur de produits issus de l’agriculture et de l’élevage. Alors que Jakarta s’apprêtait à acheter un million d’hectares en Australie, afin d’élever sur place le bétail nécessaire à l’approvisionnement de l’archipel, ce projet semble être mis en suspens. Cette solution permettrait à terme de lutter contre l’inflation galopante que connait l’Indonésie sur les produits alimentaires. Pour ce faire, Jakarta poursuit tout de même ses importations de bétail vivant depuis l’Australie. Mais le ministre du commerce indonésien, Gita Wirjawan, a demandé au parlement de revoir au plus vite le corpus législatif relatif à ces échanges, afin de favoriser à l’avenir l’importation de bétail vivant depuis d’autres pays (dont le Brésil).

Si le secteur économique voit dans ces tensions diplomatiques une menace, la coopération sécuritaire est quant à elle suspendue. Ainsi, le Chef d’Etat-Major des armées indonésiennes, le général Moeldoko a rappelé sur l’Archipel une escadrille de chasseurs F-16 alors à Darwin pour un exercice.  Alors que les forces armées australiennes et indonésiennes avaient pour objectif d’accroitre les formes de coopération existantes, et ceci dans l’ensemble des domaines, il s’agit ici d’un coup dur.

Le chef de la police indonésienne a quant à lui déclaré que les forces de l’ordre de l’archipel suspendaient jusqu’à nouvel ordre toute forme de coopération dans le cadre de la lutte contre la criminalité transnationale. Dans cette perspective, la coopération bilatérale existante dans le cadre de la lutte contre les migrants illégaux et les demandeurs d’asiles est totalement suspendue, ce qui n’est pas sans poser de problème de taille, notamment pour Canberra. En effet, Tony Abbott a été élu en prônant une politique agressive à l’égard des flux migratoires illégaux transitant par l’Indonésie. Comme le rappelait récemment un brillant article du New York Times, l’Indonésie est un pays de transit dans lequel les autorités en charge de la lutte contre ces activités illicites sont de manière générale peu impliquées. Si elles le sont, c’est avant tout sous pression de Canberra et par le biais de l’aide au développement capacitaire que l’Australie lui fournit.

Sans le peu d’implication des forces de l’ordre, il y a fort à parier que les flux vont se multiplier dans les semaines à venir. D’autant plus qu’avant cette crise, Jakarta vivait mal les déclarations du gouvernement australien, relayé par les actions de la marine et des douanes australiennes, visant à remorquer les embarcations des migrants jusque dans les eaux indonésiennes. Des tensions avaient alors émergé entre les deux pays, le problème des migrants s’imposant alors comme l’un des thèmes phares de la campagne électorale australienne. Les propositions du gouvernement Abbott incluaient aussi l’achat des embarcations indonésiennes afin d’éviter que ces dernières ne soient utilisées par les réseaux criminels en charge de ces activités de transit illégal.

Pourquoi une telle réaction en Indonésie? 

De telles réactions indonésiennes sont-elles explicables ? De nombreux articles ont été publiés depuis quelques jours, arguant tour à tour de la notion de « face » chère aux civilisations asiatiques, de la politique agressive du gouvernement Abbott à l’égard de l’Indonésie, ou tout simplement du contexte nationaliste à l’orée d’une élection présidentielle de 2014 qui s’annonce être celle de tous les coups bas politiques.

L’ensemble de ces aspects méritent d’être expliciter. La politique menée par le gouvernement Abbott peut s’avérer provocante. Si les deux pays voient leurs liens se renforcer depuis 2002 et les attentats de Bali, il convient de rappeler qu’au sein de la société indonésienne, l’Australie, c’est aussi la nation qui, dans un sens, « força » l’indépendance du Timor, les trafiquants de drogue,  et les faits divers balinais.

Dans le cadre de la coopération sécuritaire, l’Australie est perçue comme l’un des principaux soutiens financiers et capacitaires pour l’unité anti-terroriste de la police indonésienne, le Densus 88. C’est le pays qui propose à l’Indonésie de développer les échanges de renseignements et d’informations afin de lutter contre la criminalité transnationale, mais dans certaines limites. C’est aussi un voisin qui ne cesse de considérer l’Indonésie comme responsable des flux de migrants illégaux a destinations de Christmas Island et d’Ashmore and Cartier, sans pour autant remettre en cause le peu d’investissement dans ce domaine de Singapour et de la Malaisie. L’Australie, vue d’Indonésie, c’est surtout le pays qui accepte d’accueillir des marines américains à Darwin, sans s’intéresser à ce que pense son proche voisin et partenaire indonésien.

l’éternel problème des migrants illégaux ©Joel Van HOUDT

l’éternel problème des migrants illégaux ©Joel Van HOUDT

Dans cette perspective, la campagne menée par le parti libéral australien lors des dernières élections a été fraîchement accueillie par Jakarta. Car si Abbott lui-même reprochait au précèdent premier ministre Julia Gillard une politique étrangère pas assez centrée sur l’Indonésie, il convient de rappeler que dans l’ensemble du programme proposé par son parti pour endiguer les flots de migrants, il n’était que rarement question d’aider l’Indonésie à renforcer ses capacités, mais plutôt de blâmer les forces de l’ordre de l’archipel. Or, depuis l’élection d’Abbott, les actions et déclarations australiennes tendent à détériorer la relation bilatérale entre les deux Etats.

Concernant la notion de « face » (ne pas perdre la face, malu  en indonésien),  sans verser dans aucun culturalisme, existe belle et bien. Elle est présente dans l’ensemble des relations sociales du pays, bien qu’elle soit sans doute moins marquée que dans d’autres pays asiatique. Il n’en demeure pas moins que les exigences relatives aux excuses officielles attendent une réponse. Le pays a déjà perdu la « face » en montrant une certaine incapacité à sécuriser les équipements de communications de ses dirigeants. A cela s’ajoute un président indonésien pour qui l’image fait beaucoup. SBY est en effet très à cheval sur son image, comme ces bientôt 10 ans de présidence ont pu le montrer. Il en est de même pour Ibu Ani, la première dame (comme en témoigne ce clash sur twitter au mois d’octobre dernier).

De plus, cette notion de face peut s’avérer utile en utilisant  l’un des principaux outils de mobilisation du pouvoir indonésien, le nationalisme. Ce dernier est aujourd’hui utilisé à son paroxysme, notamment par un parti démocrate au pouvoir bien empêtré dans des affaires de corruption qui s’annoncent sans fin. La situation est simple, la population indonésienne exprime un certain ras le bol vis-à-vis d’un parti démocrate qui ne peut séduire les masses à l’orée des élections de 2014, du fait de son inactivité et de son implication dans les affaires de corruption. A n’en pas douter, ces révélations viennent aussi à point nommé pour une famille politique qui souhaite conserver le pouvoir et qui se voit attaqué de toute part. D’autant plus que ses principaux détracteurs – notamment les partis Gerindra et Hanura – font du nationalisme et du retour de la grandeur indonésienne leur cheval de bataille. Ainsi, parmi les manifestants devant l’ambassade d’Australie à Jakarta, il était possible de trouver des membres des milices islamistes et des amicales d’anciens militaires et policiers, mais aussi des étudiants. Le parti démocrate va sans doute jouer e cette belle opportunité qui s’offre à lui. Cependant, une chose est certaine : la confiance nécessaire à une bonne relation bilatérale s’avère érodée.

Quel avenir pour la relation bilatérale?

Pour les semaines, voire les mois à venir, la coopération bilatérale sur des sujets aussi importants que la lutte contre la criminalité transnationale risque d’être suspendue. Que penser de ces réactions venues de Jakarta ? Et surtout que penser des moyens et capacités indonésiens en matière de renseignement ?

S’agit-il d’une certaine naïveté indonésienne ou d’un manque de moyens flagrants pour les services de sécurité et de renseignement indonésiens ? Encore récemment, un ancien directeur du BIN, l’agence de renseignement indonésienne, évoquait que contrairement à ce que son ministre des affaires étrangères pouvait déclarer, l’Indonésie avait recours au même type de procédés.

Si, a n’en pas douter, ces services s’avèrent efficace, le gouvernement indonésien a cependant décidé de mettre en œuvre un comité central pour le renseignement, impliquant de nombreux ministères et agences gouvernementales.

Heureusement, comme dans toute crise dans l’Archipel, l’humour indonésien est bel et bien présent, comme en témoigne ce montage diffusé sur les réseaux sociaux au cours des dernières heures.

sby aniOn y voit Ibu Ani demander à son président de mari de lui acheter 20 « Kapal Selam » (littéralement sous-marins, mais aussi une spécialité culinaire indonésienne, en l’occurrence un beignet de poisson que l’on accompagne de sauce soja) chez M. Raden, a coté du vendeur de Soto (soupe de poulet) de Surabaya, pour organiser une réception. Ce à quoi son époux obtempère. La réaction australienne évoquée semble donner deux messages très clairs : il n’y a que peu d’intérêt à écouter les conversations téléphoniques d’Ibu Ani et, surtout, l’Australie semble avoir beaucoup de difficulté à comprendre l’Indonésie, son plus proche voisin, et sans doute le plus important.

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Un commentaire pour Indonésie – Australie : une crise diplomatique d’ampleur

  1. Frédéric dit :

    Le fait que les États-Unis n’arrivent pas à tenir secrètes les opérations de ses alliés doit être source d’inquiétude pour ceux ci.

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