Des Apaches pour l’Indonésie

AH-64E (© helihub.com)

AH-64E (© helihub.com)

La nouvelle est tombée en début de semaine, et l’annonce fut faite par le Secrétaire à la défense américain  Chuck Hagel lui-même lors de sa visite à Jakarta : L’Indonésie va acheter 8 AH-64E Apache. La rumeur qui courait depuis de longs mois est donc confirmée et les Apaches américains accompagnent les chars lourds Leopard allemands, les sous-marins U-209 sud-coréens, les Caesar français et autres MLRS Astros brésiliens, acquis dans le cadre du plan de modernisation des forces armées indonésiennes (MEF, Minimum Essential Force). A l’instar de l’acquisition des Leopard, celle des Apaches commence à faire couler un peu d’encre.

Des Apaches, oui mais pourquoi ?

Rencontre Hagel SBY a Jakarta © JakPost

Rencontre Hagel SBY a Jakarta © JakPost

Le choix indonésien d’acquérir des Apaches, alors que l’aviation légère de l’armée de terre indonésienne dispose de 8 Mi-35 Hind-F (certes, pas le même gabarit) peut poser question. D’autant plus si l’on se fie à la déclaration de Chuck Hagel relative à l’achat de ces hélicoptères de combat. En effet, le Secrétaire à la défense américain parle d’hélicoptère aidant à lutter contre « une gamme de risques, incluant les opérations de lutte contre la piraterie maritime et de surveillance du domaine maritime ». Ce contrat, de 500 Millions de Dollars US inclut aussi la formation des pilotes et équipes de maintenance dans le cadre de la politique de renforcement capacitaire, si chère à Washington.

L'un des MI-35 Hind-F indonésien

L’un des MI-35 Hind-F indonésien

Des Apaches pour des opérations de lutte contre la piraterie maritime ? Cela paraît – à juste titre – quelque peu disproportionné. D’autant plus que ce type d’hélicoptère d’attaque est déjà en service en Indonésie. Notons aussi que pour ce qui est de la surveillance du domaine maritime, l’on est en droit de se demander de la pertinence du choix des Apaches. Un hélicoptère de combat n’est pas fait pour cela, surtout quand on peut disposer à coût moindre d’aéronefs spécialisés.

Airbus Helicopters Panther

Airbus Helicopters Panther

C235Car en effet, l’Indonésie produit – par le biais de PT.DI, le constructeur aéronautique national – des CN-235 et C-295 sous licence. Pis, l’Indonésie exporte ces mêmes aéronefs pour les garde-côtes sud-coréens.  Et si le choix devait se porter sur des hélicoptères, il faut encore rappeler que plus que des Apaches, ce sont des hélicoptères moyens polyvalents qui offrent la meilleure solution, le Panther d’Airbus Helicopters étant sans nul doute la meilleure option à ce jour. Une fois cet usage remis en cause, reste à s’interroger sur l’intérêt réel de Jakarta pour les Apaches qui ressemble, à s’y méprendre, au cas des Léopards…

L’envie de faire comme les autres

Ne nous y trompons pas, si l’Indonésie décide d’acquérir tous ces équipements et matériels militaires, qui peuvent sembler incongrus, c’est avant tout une question de prestige et d’envie. Envie, de ressembler aux forces armées de ses voisins immédiats (Philippines et PNG mises à part), et plus particulièrement de Singapour. Le chemin reste encore long, tant le professionnalisme des militaires n’est définitivement pas le même des deux côtés du détroit (mais il faut tout de même noter du mieux du côté indonésien, ce qui est encourageant). Pour ce qui est des équipements, l’idée est de pouvoir disposer de capacités proches, si ce n’est équivalentes. Pour ce faire, le précédent CEMA indonésien prônait l’acquisition d’équipement ayant connu l’épreuve du feu (combat proven), même si les questions stratégiques n’entraient que peu en compte (comme en témoigne l’achat des Leopard qui seront, il faut le rappeler, basés à Java).

le MV Sinar Kudus escorté par des frégates indonésiennes après sa libération (© Antara)

le MV Sinar Kudus escorté par des frégates indonésiennes après sa libération (© Antara)

La volonté d’acquérir un hélicoptère de combat utilisé pour lutter contre la piraterie est né à la suite du détournement du MV Sinar Kudus au large de la Somalie. A l’époque, bien que l’Etat-Major indonésien ait défendu devant les médias sa gestion de la crise, celle-ci laissa à désirer. Et pris aussi des allures rocambolesques. Il fut ainsi acté que le renforcement capacitaire indonésien devait passer par cette acquisition.

Il n’en demeure pas moins qu’il s’agit avant toute chose d’une question de prestige. Et dans cette perspective, un vol d’Apaches au-dessus de chars lourds Leopard lors des cérémonies du 5 octobre (anniversaire des forces armées indonésiennes).

La continuité d’une politique américaine basée sur le renforcement des capacités

L’Indonésie a subi un embargo américain dont on ne sait trop a quelle date il fut levé. Pour certains, ce fut en 2005, alors que pour d’autres, c’est bel et bien la visite de Barack Obama en 2010 – l’enfant du pays – qui a permis de renforcer les relations de défense entre Jakarta et Washington.

Discours d'Obama a Universitas Indonesia, novembre 2010.

Discours d’Obama a Universitas Indonesia, novembre 2010.

 

Commémoration lors  du quinzième anniversaire du massacre de Santa Cruz

Commémoration lors du quinzième anniversaire du massacre de Santa Cruz

Il convient de revenir sur le processus des relations américano-indonésiennes dans la crise du Timor. Suite au massacre de Santa Cruz en novembre 1991 – les TNI réagissent alors violement au rassemblement de militants à l’occasion des funérailles d’un indépendantiste (le bilan sera de 250 morts), le Congrès américain décide de suspendre la coopération militaire et sécuritaire avec l’Indonésie – dans le cadre du programme IMET (International Military Education and Training). Cependant, le Pentagon  s’affranchit alors de ces mesures en proposant une formation des forces spéciales indonésiennes – impliquées dans les exactions au Timor – par le biais du Joint Combined Exchange Training (JCET). En 1997, le Sénateur démocrate du Vermont Patrick Leahy dépose un amendement sur le Foreign Assistance Act (loi sur l’assistance à l’étranger) de 1961, resté célèbre depuis. Cet amendement restreint la coopération dans le cadre des questions de lutte contre les trafics et de partenariats de sécurité avec des unités militaires ou civiles si le Secrétaire d’État américain à la preuve formelle de l’implication de ces unités dans des violations des droits de l’homme.

Dès 1998, l’administration Clinton et le Congrès des États-Unis décident d’étendre l’amendement Leahy à l’ensemble des programmes d’aide militaire, amendement qui sera reconduit chaque année depuis. Perçu à partir de 1999 (et l’intervention sous mandat onusien au Timor) comme un embargo sur les armes, l’amendement Leahy est sans aucun doute l’un des tournants de la relation bilatérale américano-indonésienne.

Pour beaucoup d’Indonésiens, l’amendement Leahy a été rédigé dans le but de cibler l’Indonésie, alors qu’il semble que la première cible de Leahy ait été la Colombie. Cependant, les conditions de l’amendement Leahy – qui depuis sa ratification en 2002 tient compte de la situation spécifique de l’Indonésie – sont les suivantes : le gouvernement indonésien doit traduire en justice les membres des forces armées et milices paramilitaires ayant commis des exactions et violé les droits de l’homme ; le gouvernement indonésien doit faire preuve de coopération dans ces enquêtes. Les autres conditions font état du retour des personnes déplacées au Timor ; du libre-accès pour l’ONU et d’autres organisations humanitaires aux zones « disputées » ; et de la libération des prisonniers politiques. L’amendement Leahy insiste sur le fait que le président des États-Unis doit remettre un rapport au Congrès déclarant que le gouvernement indonésien et les forces armées ont satisfait à l’ensemble de ces conditions avant que l’aide militaire ne soit renouvelée.

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De ce fait, dès le début des années 2000, Washington va se retrouver dans l’impossibilité de coopérer militairement avec Jakarta. Des solutions alternatives vont alors être développées, visant un renforcement capacitaire de la police indonésienne, par le biais de formations spécifiques qui, au final, s’inscrivent dans le cadre de la politique d’exportation de la sécurité de Washington.

Concernant l’embargo, il est important de noter que celui-ci fut levé en partie par l’Administration Bush en 2005. A Jakarta, depuis cette date, l’on considère qu’il est possible d’acheter des armes américaines, y compris létales. Pourtant, la situation est plus complexe qu’il n’y parait : si l’Administration Bush avait annoncé la levée totale de l’embargo, il n’en demeure pas moins que les restrictions sur la fourniture d’armes létales ont demeuré au moins jusqu’en 2010. A cette période, l’Administration Obama annonce qu’elle va lever totalement l’embargo sur les armes pour l’Indonésie. Cependant, il semble que le flou demeurait encore en 2012, tant les discours de Washington et de Jakarta sont différents, et tant le Congrès reste seul décisionnaire. L’achat des Apaches, à l’instar du don de F-16, annoncé depuis fin 2011, montre donc une évolution notable dans ce domaine.

ICITAP une forme d'exportation de la sécurité

ICITAP une forme d’exportation de la sécurité

Mais si l’on s’intéresse à une plus longue période, il ne s’agit que de l’évolution logique et prévisible de la politique de coopération sécuritaire menée par Washington à l’égard de Jakarta, et ceci depuis 2000. Une politique basée sur le renforcement capacitaire et l’exportation de la sécurité, s’affranchissant d’étapes préalables dont les thématiques reviennent encore aujourd’hui. A titre d’exemple, entre 2000 et 2011, la coopération militaire et de défense entre les deux pays s’est basée successivement sur la sécurité maritime, la lutte contre le terrorisme maritime (un vieux serpent de mer dans la région) et la sécurisation du domaine maritime. Ainsi, voire Washington présenter l’achat des Apaches comme un moyen de surveillance du domaine maritime et de la lutte contre la piraterie n’est au final, en le prenant avec beaucoup d’ironie, que peu surprenant.

 

Des conséquences pour Washington et ses alliés.

Cet achat va avoir des conséquences, à n’en point douter. Tout d’abord, d’autres acquisitions d’armements et d’équipements vont suivre. Il est question de missiles Javelins depuis plusieurs mois.

Par ailleurs, et c’est sans doute l’un des points essentiels, il y aura des conséquences pour les relations entretenues par Washington et ses alliés de la région. En premier lieu l’Australie. Si les chercheurs du Down Under sont souvent critiqués – à juste titre – dans les pages de ce blog, il convient de noter que ces derniers sont méfiants quant au renforcement capacitaire indonésien. Sans pour autant épouser les thèses délirantes d’un Carlo Kopp – qui envisage dans ses écrits une confrontation entre F/A-18 australiens et Su-30 indonésiens – Canberra peut développer une inquiétude pas forcément légitime, mais qui révèle des classiques anxiétés stratégiques.

Il est ici aussi question d’une confiance et d’un certain prestige. A l’heure où Canberra et Jakarta peine à s’entendre sur la lutte contre l’immigration illégale, il n’est pas certain que ce gage de bonne volonté américain à l’égard de Jakarta soit bien perçu à quelques milliers de nautiques plus au Sud.

Enfin, si la normalisation de la relation sécuritaire américano-indonésienne semble en bonne voie, elle reste encore fragile pour certains de ses aspects. Il faut souhaiter que Jakarta sache faire preuve d’une certaine sagesse dans l’usage de ses nouveaux hélicoptères de combats. Car, à l’instar des sanctions en 1991 et 1999,  il semble normal de s’interroger sur une réaction du Congrès américain en cas de violation des droits de l’homme par des militaires, au hasard, en Papouasie indonésienne.

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Un commentaire pour Des Apaches pour l’Indonésie

  1. Frédéric dit :

    Il à aussi surtout, pour les militaires, le problème de la gestion de ces micro-flottes d’appareils.

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