L’assaut de la prison de Cebongan

TEMPO COV

Ce que tout le monde présageait est finalement avéré. Ce sont bien les forces spéciales de l’armée de terre indonésienne (Kopassus) qui ont mené un raid contre la prison de Cebongan, visant a neutraliser quatre prisonniers. L’hebdomadaire Tempo – sans nul doute l’une des meilleures sources en Indonésie – titrait son dernier numéro (avant le passage a l’aveu des TNI) « The Firing Squad« . Retour sur une affaire dont les conséquences s’avèrent déjà importantes.

Une rixe dans une boite de nuit

Tout a commencé a l’occasion d’une rixe dans un établissement nocturne de la ville de Yogyakarta. Capitale culturelle de Java – avec notamment les temples de Borobudur et Prambanan à quelques kilomètres -, Yogyakarta est aussi connue pour être un centre étudiant. Dans la nuit du 18 au 19 mars, au Hugo’s, la boite de nuit de l’hôtel Sheraton, il y a foule. C’est soirée RnB comme dit la jeunesse locale. Au milieu des jeunes étudiants  un groupe de trois hommes, dont le physique impose plutôt le respect, profite de la soirée  Une rixe éclate avec autre groupe, les bouteilles volent et une personne est poignardée.  Santoso, membre des forces spéciales de l’armée de terre indonésienne (Kopassus), âgé de 31 ans, décède lors de son transfert vers l’hôpital Bethesda de Yogyakarta. Rapidement, la police indonésienne arrête un groupe de quatre personnes (dont un policier…). Le leader de ce groupe, Hendrik Angel Sahetapy, connu sous le nom de Deki est familier de la vie nocturne indonésienne.  Il apparaît qu’il propose régulièrement ses services comme garde de sécurité aux Etablissements nocturnes de la ville. Originaire de l’Est de l’Archipel, Deki est aussi considéré comme un Preman, c’est à dire un voyou. Souvent, les sociétés de recouvrement de crédit font appel à lui, lorsqu’il est nécessaire de faire parler les muscles.

Les quatre suspects sont rapidement mis en détention. A la vue de l’identité de la victime, le chef de la police de Yogyakarta, le général Sabar Rahardjo, est inquiet. Il craint des représailles.  Il contacte alors le général Hardiono Saroso, en charge du Commandement Militaire Régional.  Ce dernier, d’après Tempo, le Jakarta Post et Kompas, assure son homologue de la police que rien n’arrivera aux suspects.

L’assaut de la prison

Bizarrement, plutôt que de maintenir en détention les quatre suspects dans les locaux de la police, ils sont transférés au pénitencier de Cebongan, au Nord de Yogyakarta, dans la ville de Sleman. Des leur arrivée, plusieurs policiers sont inquiets. Certains vont demander à ce que la sécurité soit renforcée au pénitencier. Quant aux détenus  ils accueillent pour la plupart à bras ouverts les quatre suspects, bien connus des services de police. Deki a déjà été condamné pour des agressions et pour viol, et il s’avère être une sorte de légende chez les Preman de la province. Pourtant, d’après Tempo, Deki est soucieux. Il demande aux gardiens si ces derniers disposent d’un armement suffisant pour assurer la sécurité de la prison.

©TEMPO

©TEMPO

Le 23 mars à minuit trente, deux individus réveillent les gardiens du pénitencier de Cebongan. Ils se présentent comme des policiers en charge d’interroger les quatre suspects. Les gardiens, suspicieux, refusent de leur ouvrir. Les deux individus parviennent cependant à pénétrer dans les locaux, accompagnés de 15 autres hommes. Tous sont cagoulés et gantés  armés d’AK-47 et de pistolets automatiques, et disposent d’appareils de communication. Alors qu’une partie d’entre eux neutralise les cameras de surveillance et bloque l’accès à la prison, deux hommes tiennent les gardiens en joue et deux autres se dirigent vers la cellule où 35 personnes sont détenues  En arrivant sur zone, les deux individus demandent aux prisonniers de leur designer les quatre suspects. Deux groupes se forment alors, et trois des suspects se retrouvent isolés  Ils sont alors exécutés par les deux hommes. Le dernier membre du groupe des quatre est lui aussi exécuté par le commando armé.  Les deux hommes cagoulés annoncent alors aux 31 détenus restant qu’ils peuvent être heureux, car ils resteront en vie. Les deux membres du commando poussent alors le vice en demandant aux détenus d’applaudir l’exécution. Huit gardiens seront par la suite blessés à coup de crosse par le commando armé  qui quittera le pénitencier au petit matin.

Des aveux rapides

Rapidement, les médias font état de l’assaut du pénitencier de Cebongan.  La majorité des observateurs tend alors à penser qu’il s’agit d’un raid mené par les Kopassus. Ce qui est bien entendu démenti par les TNI. La police, quant à elle, n’ose trop se prononcer. Les associations de défense des droits de l’homme demande qu’une enquête indépendante soit menée au plus vite, en parallèle aux investigations menées par la police et l’armée. Très rapidement, les doutes sur l’identité des assaillants sont levés  bien que les forces armées ne reconnaîtront l’implication des Kopassus que le 4 avril. Pourtant, d’après l’un des responsable de la police militaire, les coupables sont passés aux aveux des le « début de l’enquête« . De manière fort indonésienne,  les membres du commando armé seront jugés par un tribunal militaire (comme tous les militaires indonésiens impliqués dans des affaires criminelles).

Le général Unggul K. Yudhoyono, numero 2 de la police militaire indonésienne, annonce que les Kopassus ont participe au Raid © JakPost

Le général Unggul K. Yudhoyono, numero 2 de la police militaire indonésienne, annonce que les Kopassus ont participe au Raid © JakPost

Les conséquences de cette affaire, qui n’a l’air de rien vu de l’extérieur de l’Archipel, risquent de faire long feu. Il y a tout d’abord la question de la relation entre armée et police, qui depuis plusieurs mois est marquée par ces règlements de comptes sanglants. Vient ensuite la reforme du secteur de la sécurité  vieux serpent de mer indonésien  qui semblait pourtant sur de bons rails. Enfin, au regard des réactions de la société civile, l’impact politique pourrait s’avérer plus important que prévu.

Un conflit entre TNI et POLRI qui ne peut que perdurer

Depuis l’émancipation de la police en tant que force indépendante de l’armée indonésienne, les relations entre les deux entités sont délicates. La compétition que se livre la police et l’armée indonésienne ne se limite pas à la définition de leurs responsabilités respectives, et dépasse souvent le strict cadre légal. En témoigne les récents heurts dans le Sud de Sumatra. Au mois de janvier dernier, un soldat est tué par un policier. En réponse, plus de cent soldats vont attaquer des policiers et des commissariats dans la région d’Ogan Komering Ulu (Nord de Lampung).  KONTRAS (Commission d’enquête sur les disparus et la violence, ONG indonésienne sans doute la plus virulente a l’égard des TNI – mais souvent à juste titre) annonçait encore récemment qu’il était question de pas moins de 30 conflits avérés entre police et armée indonésienne sur les huit dernières années, ayant coûté la vie a dix  policiers et quatre soldats.

A ces tensions persistantes s’ajoutent la question des responsabilités de chaque agence. La scission entre police et TNI en 1998 semblait pourtant claire. Elle devait s’accompagner de la fameuse reforme du secteur de la sécurité. Cependant, depuis 2004, le rôle des TNI dans les affaires de sécurité intérieure tend à se renforcer. Tout d’abord, parce qu’historiquement, la mission des forces armées a toujours mêlée la protection des frontières à la lutte contre les ennemis de l’intérieur – et par extension, au contrôle supposé des populations, comme le voulait la dwi fungsi  (fonction duale). De plus, la stratégie actuelle mise en place par le ministère de la défense indonésien tend à considérer les opérations intérieures – et plus particulièrement les opérations militaires autres que la guerre – comme étant sa chasse gardée. Depuis maintenant de nombreuses années, les TNI insistent sur leur volonté de participer aux missions de contre-terrorisme, dévolue depuis 2004 au BNPT et au Densus 88

La loi 34/2004

Il en est de même pour les opérations de lutte contre les trafics ou les secours aux populations dans le cas de catastrophes naturelles, missions pour lesquelles les TNI souhaitent s’affirmer comme étant les principaux acteurs. D’un point de vue capacitaire, cela se défend. Et d’un point de vue légal, au grand désarroi des activistes des droits de l’homme et de la police, cette (sur)implication est effective. En effet, la loi 34/2004 stipule que les forces armées indonésiennes peuvent être mobilisées dans 14 cas de figure différents.

La reforme du secteur de la sécurité mise à mal

Plus qu’un retour des TNI dans les questions relatives a la sécurité intérieure, il s’agit ici d’une continuité, qui met à mal la reforme du secteur de la sécurité. Débutée en 1998, celle-ci avait pour objectif une plus grande professionnalisation pour les forces armées, la distribution des missions relatives à la sécurité intérieure pour la police et la fin du Military Business. Si certains efforts sont notables, cette reforme a pris un retard important. C’est notamment ce que remarquait le Congrès des États-Unis en 2012, alors que Washington tentait de renforcer le partenariat stratégique signé avec Jakarta. La professionnalisation suit son cours, bien que le respect des droits de l’homme par les forces armées pose encore question, comme l’avait montré les violences à l’encontre de journalistes lors du crash d’un Hawk 200.

Comme vu précédemment, la répartition des missions et responsabilité pour ce qui est de la sécurité intérieure reste – et restera – paralysée par la loi 34/2004. D’autant plus que les TNI ne cessent de rappeler leur volonté de participer à ces missions, et notamment à tout ce qui touche au contre-terrorisme.

MILBUS

Reste enfin la question du Military Business. Si dans le cas de l’assaut du pénitencier de Cebongan, cette question ne semble pas forcement liée, elle demeure un motif d’opposition frontale entre POLRI et TNI. Le Military Business  à l’indonésienne peut prendre plusieurs formes. Cette « économie parallèle, de l’ombre, cette corruption institutionnalisée » comme le définit Cornelis Lay, peut-être formelle, informelle ou criminelle :

Ainsi, police et armée sont en compétition afin de sécuriser ces ressources sans communes mesures. En témoigne ce qui se passe à Freeport, bien sur, mais partout ailleurs dans l’Archipel. Dans cette perspective, difficile d’établir une relation de confiance entre les deux institutions.

Un impact politique considérable

Vient enfin l’impact politique et sur la société civile. Si les habituels idiots du village tel ce cher Ibas Yudhyono ont salué le sens des responsabilités des TNI, lorsque les forces armées ont reconnu l’implication des Kopassus  dans le raid du pénitencier de Cebongan, il n’en demeure pas moins que les déclarations suivantes relatives au « sens de la reforme » des TNI ont un gout amer. Il semble acquis que les TNI n’avaient pas d’autres choix que de laisser les Kopassus impliqués reconnaitre leur culpabilité. Sinon, comment expliquer l’existence de groupes « criminels » capables de mener une telle opération ? Acculée, l’armée ne pouvait rien faire d’autre. Ce qui est par contre inquiétant, c’est de voir que si la police connaissait depuis le premier jour l’implication des Kopassus, personne en son sein n’a cru bon de prendre ses responsabilités. Il est certain que les forces de police craignent l’armée indonésienne, et plus particulièrement les Kopassus  (mais qui ne les craint pas en Indonésie ?). Le pedigree de l’unité parle pour lui-même. De plus, la police étant indonésien ce jour dans une situation délicate (multiplication des affaires de corruption), il était sans doute préférable de laisser les TNI se débrouiller.

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Ce qui est particulièrement amer, c’est la réaction de la société civile. A Yogyakarta, mais aussi ailleurs, les banderoles fleurissent à tous les coins de rue. Ici « Sejuta Preman Mati, Rakyat Yogya Tidak Rugi » (un million de voyous mort, aucune perte pour la société yogyanaise) ; là «Kami Bangga dan Salut Pada Jiwa  KSatria Prajurit Kopassus » (nous saluons avec fierté le comportement « chevaleresque » des soldats des Kopassus » (sic !) ou encore « Dukung TNI dan POLRI Brantas Premanism » (ensemble avec la police et l’armée contre le premanisme).

JogjaCe que les éditeurs de Tempo et du Jakarta Post redoutaient semble se produire. La population, dans sa grande majorité, semble accorder un soutien sans faille à cette exécution de sang froid. L’opposition au premanism, c’est-à-dire a la criminalité, ne doit pas faire oublier l’implication des forces armées indonésiennes dans ce même premanism.

Hercules l'un des plus fameux Preman. Notons que souvent les Preman sont originaires de l'Est de l'Archipel, et plus particulièrement de Flores

Hercules l’un des plus fameux Preman. Notons que souvent les Preman sont originaires de l’Est de l’Archipel, et plus particulièrement de Flores

Qu’il s’agisse du gang d’Hercules à Jakarta ou des gangs de motards alliés à certaines branches des forces armées indonésiennes. Certains semblent aussi oublier l’implication de plusieurs généraux indonésiens dans la formation, l’entrainement et l’armement de milices dont le pouvoir de nuisance dépassa en son temps ce que peuvent encore faire les plus durs des preman (il suffit de penser aux deux Laskhar, Jihad et Jundulah).

Et si je voulais me rassurer sur mes pronostics pour l’élection de 2014, j’ajouterai bien que cet élan de soutien au Kopassus – pas forcement visible depuis Jakarta, mais bien plus dans les provinces – montre que mon favori risque d’avoir un boulevard devant lui…

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Un commentaire pour L’assaut de la prison de Cebongan

  1. Frédéric dit :

    Bonjour, je signale une inversion de mot dans la phrase suivante : la police étant indonésien ce jour dans une position délicate…

    Je ne savait pas que « la guerre des polices » était a prendre au pied de la lettre en Indonésie…

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