8 soldats indonésiens tués en Papouasie indonésienne

Beaucoup d’hésitations avant d’aborder ce sujet. Outre l’aspect sensible – comme tout ce qui touche à la Papouasie en Indonésie – les circonstances de la mort de ces huit soldats sont sans doute plus à chercher dans un manque flagrant de formation et de discipline. Cependant, les conséquences de ces morts devraient se faire sentir, et pas seulement en Papouasie.

Irian Jaya, Papua: bref historique de la Papouasie indonésienne

Nouvelle Guinée néerlandaise (1916)

Nouvelle Guinée néerlandaise (1916)

La Papouasie indonésienne s’étend à l’extrême orient de l’Archipel. Il s’agit d’une province indonésienne, considérée comme telle a partir de 1969, mais pour laquelle les appétits indonésiens sont plus anciens. Des 1962, Suharto, père de l’indépendance indonésienne, menaçait ce qui était la dernière réminiscence de l’empire colonial néerlandais (et qui s’appelait alors Nouvelle-Guinée hollandaise) en Asie d’une invasion.  A l’Est de celle-ci, la Papouasie Nouvelle-Guinée, qui restera sous un statut de protectorat australien jusqu’à son indépendance, en 1975. La partie occidentale de l’île est quant à elle sous domination néerlandaise, bien que La Haye prépare la province à l’indépendance. Mais c’était sans compter sans cette volonté de Jakarta d’assimiler la province dans l’État indonésien. Pourquoi un tel intérêt ? D’un point de vue stratégique, la Papouasie s’ouvre sur l’océan Pacifique, la mer d’Arafura et celle de Banda. Plus important encore, outre sa diversité culturelle et naturelle (entre 200 et 700 langues différentes pour 3 millions d’habitants),  l’île regorge de ressources : l’exploitation forestière, bien sûr, mais aussi de l’or, du cuivre, du gaz naturel et du pétrole. En 1960, des géologues de la société américaine Freeport McMoran confirment la découverte réalisée par leurs homologues néerlandais en 1936 : il y a bien de l’or et du cuivre dans le massif des Jayawijaya, et dans des quantités phénoménales.

Au début des années 1960, Jakarta envisage donc de prendre le contrôle de la Papouasie occidentale. Pour ce faire, différentes opérations seront menées, mettant notamment à contribution les forces spéciales indonésiennes, les Kopassus. L’État-major indonésien envisage différentes possibilités, allant d’un assaut aéroporté à un débarquement, en passant par des opérations de déstabilisation. Le fait est que la majorité de ces opérations échoueront : du fait d’une armée néerlandaise bien équipée et implantée sur le territoire, mais surtout d’un environnement et d’une population locale relativement hostiles à la présence indonésienne. L’ouvrage de Ken Conboy sur l’histoire des Kopassus retrace ces opérations, et notamment la bataille de la mer d’Arafura, au cours de laquelle l’amiral indonésien Yos Sudarso fut tué en janvier 1962.

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Un Neptune neerlandais

Un Neptune neerlandais

S’appuyant donc sur une population locale peut encline à considérer les indonésiens comme des alliés, mais aussi à des aéronefs de patrouille maritime – des P-2 Neptune notamment – qui permettaient au détachement néerlandais de disposer d’un système d’alerte avancée pour contrer les tentatives indonésiennes, l’invasion militaire de la Papouasie ne fut constituée que par une série d’échecs.

Dans cette confrontation entre  Pays-Bas et Indonésie, Washington et Canberra (mais aussi tant d’autres) se gardent bien, dans un premier temps, de se positionner de manière trop visible. Cependant, les pressions se font, et en septembre 1962, l’autorité sur la Papouasie occidentale est confiée à une mission des Nations-Unies. Des le premier mai 1963, c’est l’Indonésie qui exercera cette autorité sur la province renommée Irian Jaya, avant l’organisation d’un référendum en 1969. Entre temps, en 1967, de nouvelles lois sur les investissements étrangers sont votées par Jakarta. L’une des premières sociétés à en bénéficier n’est autre que Freeport-McMoran, qui obtient alors plusieurs concessions en Irian Jaya.

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Le référendum de 1969 sera qualifié a l’époque par un diplomate américain de la façon suivante : « Le référendum sur l’indépendance en Irian occidental (Papouasie) se déroule comme une tragédie grecque, la conclusion est prédestinée. Le principal protagoniste, le gouvernement indonésien, ne peut et ne permettra aucun autre choix que l’inclusion de l’Irian occidental au sein de l’Indonésie. Les activités dissidentes sont susceptibles d’augmenter, mais les forces armées indonésiennes seront capable de contenir [les dissidents] voire si nécessaire de les supprimer».

Séparatisme Papou et privatisation de la sécurité

L’Irian Jaya – c’est le nom que portera la province jusqu’en 2000 – est donc partie intégrante du territoire souverain indonésien. Depuis les années 1960, à l’instar des mouvances existant dans l’archipel des Moluques, des organisations séparatistes agissent sur ce territoire. La plus connue est sans nul doute l’OPM (Organisasi Papua Merdeka, organisation pour une Papouasie libre), créée en 1965. Elle n’est pas considérée par le Département d’État américain comme une organisation terroriste mais disposerait de liens idéologiques et logistiques avec la New People Army philippine. Son but est l’indépendance pure et simple de la Papouasie occidentale. Depuis ses débuts, l’OPM, et son bras armé (la TPN), a été impliquée dans plusieurs attaques à l’encontre des symboles du gouvernement indonésien et des militaires, mais pas seulement. Et c’est là que les intérêts économiques relatifs à la Papouasie resurgissent.

OPM

OPM

  GrasbergMine_ISS011-E-9620La société américaine Freeport-McMoran exploite la  mine de Grasberg – plus grande mine d’or, troisième plus grande mine de cuivre dans le monde  – depuis 1972. En 1977, l’OPM lance une attaque contre la mine. Les forces armées indonésiennes répriment l’affront en massacrant plus de 800 papous (selon les données officielles de l’armée indonésienne, sans doute beaucoup plus). La menace que représente l’OPM est sans nul doute réelle, mais elle est pourtant quelque peu fantasmée. Au mois de novembre 2011, le Sydney Morning Herald reproduit dans ses pages un rapport de renseignement des Kopassus selon lequel l’OPM ne disposerait que d’une centaine d’armes à feu.

Bien sûr, l’insécurité existe en Papouasie, l’OPM a montré a plusieurs reprises ses capacités à frapper les forces indonésiennes. Cependant, certains observateurs notent que la responsabilité de l’OPM peut être remise en cause dans le cas de certaines attaques. Ainsi, lorsqu’au mois d’août  2002, deux enseignants américains et un indonésien trouvent la mort dans une attaque à proximité de Timika, le gouvernement indonésien accuse l’OPM. Il s’avère pourtant que – comme de nombreux éléments laissent à  penser – les TNI sont impliqués dans ces attaques.

Les TNI en Papouasie

Les TNI en Papouasie

Il faut aussi convenir que la sécurité en Papouasie occidentale dépasse le simple cadre de la volonté d’annihilation de l’irrédentisme Papou par Jakarta. L’une des explications réside dans la politique que  Freeport, à l’instar d’Exxon dans la province d’Aceh, va s’appliquer à mettre en œuvre : à savoir, le recours aux forces armées indonésiennes dans la sécurisation de ses installations, contre rémunération. En agissant ainsi, les sociétés étrangères en Indonésie, sans pour autant disposer de solutions alternatives, vont encourager une compétition entre forces armées (TNI) et Police indonésienne (POLRI), une fois que la police retrouve son indépendance en 1998.

Et cette compétition acharnée laisse donc planer des doutes sur la responsabilité de l’OPM dans certaines attaques. Surtout lorsque Freeport affirme avoir distribué pas moins de 80 millions de dollars à la police et à l’armée indonésienne sur les dix dernières années, non pas pour assurer la sécurité de cette dernière, mais pour « payer les lunch boxes » des soldats et policiers assurant la sécurité de la mine. Une sorte de défraiement  officieux qui a suscité beaucoup de questions à Jakarta et ailleurs, surtout après les pathétiques tentatives de dénégations du chef de la police indonésienne.

Un déficit constant dans la formation des forces armées indonésiennes… et dans les esprits indonésiens !

L’indonésien moyen – et encore plus le javanais – a une fâcheuse tendance à considérer que plus son compatriote vient de l’Est de l’Archipel, plus il se rapproche du singe. Le processus de Transmigrasi (transmigration : migrations « volontaires » de javanais et d’autres ethnies dans l’ensemble de l’Archipel) a sans nul doute renforcé ce sentiment, en favorisant une confrontation culturelle pas forcement souhaitable. A cela s’ajoute une politique de développement de la Papouasie qui ne peut être efficace, tant les objectifs de Jakarta et des populations locales semblent éloigné, et tant la corruption, omniprésente dans l’Archipel, fait des ravages. Les violences communautaires entre tribus, violences qui se déplacent sur l’échiquier politique local, renforce le sentiment de la majorité des indonésiens, pour qui la Papouasie doit être « civilisée », y compris par la force.

Les Brimob (Police), unite qui apparait aux yeux de nombreux observateurs comme la plus a meme d'assurer la securite et de maintenir l'ordre en Papouasie

Les Brimob (Police), unité qui apparaît aux yeux de nombreux observateurs comme la plus a même d’assurer la sécurité et de maintenir l’ordre en Papouasie

Dans cette perspective, les soldats et policiers déployés en Papouasie occidentale se retrouvent dans un contexte politique et culturel qui les place en situation de dominants, face à une population locale qui est considérée comme composée d’êtres inferieurs. Par ailleurs, la formation des soldats indonésiens et leur entrainement pose question. Il suffit de se balader devant une garnison pour prendre conscience que la mise en condition opérationnelle reste loin de ce qu’elle devrait être. Le fait que les dits soldats considèrent les papous – et par définition l’OPM – comme des sauvages, tend à leur faire oublier que si cette dernière ne dispose pas d’équipements militaires modernes, la guérilla papoue connaît son terrain. Les huit soldats indonésiens tués il y a quelques jours ne portaient pas leurs armes avec eux. La question des SOP mises en œuvre en Papouasie par les TNI. Les commentaires se sont succédé dans les medias, pour certains remettant en cause la forme de la mission des TNI en Papouasie. L’un des responsables de la commission nationale pour les droits de l’homme a ainsi parlé de soldats passant leur temps « à dormir plutôt qu’à patrouiller », ce qui a déclenché, on sans doute, de nombreuses condamnations. Les grands gagnants pourraient être les Brimob, unité de maintien de l’ordre de la police. Formée aux missions paramilitaires, cette unité semble aujourd’hui la plus a même d’assurer la sécurité dans cette province.

Cependant, aussi brutales soient elles, ces déclarations sont loin d’être non fondées. Et le voile opaque qui recouvre les activités policières et militaires indonésiennes en Papouasie et les récents débats relatifs a la loi sur la sécurité intérieure (qui doit étendre le champs d’action des TNI dans le cadre des MOOTW) ne fait que renforcer ce sentiment. D’autant plus que la province, qui bénéficie d’un statut spécial depuis 2001, prend une importance stratégique d’ampleur, avec une multiplication des investissements étrangers, et notamment chinois.

N.B. : Pour mieux comprendre les interactions régissant le conflit en Papouasie, il faut se tourner vers un roman de Stéphane Dovert, Le cannibale et les termites. Il s’agit sans doute de l’ouvrage le mieux documenté sur ce sujet.

canibale

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4 commentaires pour 8 soldats indonésiens tués en Papouasie indonésienne

  1. Frédéric dit :

    Notons un autre intervenant dans l’affrontement entre les Pays-Bas et l’Indonésie.

    Voici ce qu’avait noté sur un article du wikipedia d’aprés le livre suivant :

    Sous-marins soviétiques et US Navy, Alexandre Mozgovoï, Marines éditions, 2003, (ISBN 2909675947), p. 45-46

    « Les Pays-Bas sont soucieux de ne pas envenimer le conflit et de lui trouver une issue pacifique, alors que l’URSS a lancé un ultimatum et ordonné à douze sous-marins de la marine soviétique présents sur zone (officiellement sous pavillon indonésien) de se tenir prêts à couler tout navire s’approchant de la Nouvelle-Guinée occidentale à partir du 5 août 1962. Le 31 juillet 1962, par l’accord de New York, ils acceptent de transférer l’administration de la région à l’Autorité exécutive temporaire des Nations unies, qui la remet définitivement à l’Indonésie en 1963. »

    On était tout prés de voir le porte-avions Karel Doorman devoir louvoyé entre les torpilles  »indonésiennes »…

    • Précision intéressante. Il faut dire que cette région précise de l’Archipel a toujours – et persiste – a attirer les convoitises. On le voit encore aujourd’hui avec l’offensive de Pékin dans la région.

      • Frédéric dit :

        Lapsus dans mon commentaire : Ce que j’avais noté…

        On s’éloigne un peu de la Papouasie mais a la fin années 1950- début des années 1960, l’aide militaire soviétique avait accru la puissance théorique de la marine indonésienne de façon spectaculaire au point que pour l’administration Américaine d’Ike, une Indonésie « communiste » était le principal problème en Asie du Sud-Est devant le Vietnam.

        En tout cas, merci pour l’article, on parle très peu de la Papouasie dans la blogosphère française.

        Au fait, concernant Bornéo dans sa partie malaysienne, avez vous des informations récentes concernant cette « invasion » d’un ex-sultan philippin ? J’ai lu que la police locale avait arrêté quelques dizaines de sympathisants il y à plus d’une semaine mais rien sur les guérilleros qui s’était fondu dans la jungle.

  2. Frédéric dit :

    Bonne année. Selon un article russe mit en ligne hier, l’ultimatum était le 10 août, non le 5. Écrit avec emphase :

    http://french.ruvr.ru/2015_01_01/Les-mysteres-de-lhistoire-russe-Une-mission-en-Indonesie-7172/

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