L’imbroglio Umar Patek: genèse de la Jemaah Islamiyah ( Première partie)

Un garçon charmant, assurément

Umar Patek

 La nouvelle est tombée jeudi dans la soirée et ce n’est pas une surprise. Un tribunal de Jakarta a donc condamné Umar Patek à 20 ans de prison. Une nouvelle chronique de la vie quotidienne indonésienne peut-être, mais celle-ci a une importance particulière dans le climat de tensions qui secoue l’Archipel.  Il s’agit aussi de la conclusion – temporaire, l’avocat de Patek ayant annoncé qu’il allait faire appel – d’un imbroglio qui risque d’avoir des conséquences sur les relations de Jakarta avec certains de ses partenaires. Retour sur un jugement prévisible…

 Qui est Umar Patek ? Cet indonésien né sur l’ile de Java était membre de la défunte( ?) Jemaah Islamiyah (JI), groupe terroriste présent dans une grande partie de l’Asie du Sud-est archipélagique. On sait peu de chose sur Patek et sa jeunesse, uniquement qu’il aurait des origines arabes. On en sait encore moins sur son engagement pour le Jihad. Cependant, à l’instar des Nurdin M. Top ou Dulmatin, Patek était l’un des membres éminents de la JI. Surnommé Demolition Man, il a été reconnu coupable de part son implication dans l’attentat de Bali en octobre 2002 et dans le cadre des attaques des églises de Jakarta en décembre 2000.

Petit rappel des faits : le 24 décembre 2000, la communauté chrétienne de Jakarta s’apprête à célébrer Noel et il en va de même dans l’ensemble de l’Archipel. A Jakarta, ce sont cinq églises qui sont visées, mais il en est de même dans huit autres villes indonésiennes (Medan, Batam, Bandung, Mataram, Sukabumi, Pekanbaru, Mojokerto).  18 personnes sont tuées à l’ occasion de ces attaques. Le 12 octobre 2002, à 23h05 heure locale, un terroriste pénètre dans le Paddy’s Bar, un pub situé dans le quartier touristique de Kuta, sur l’île de Bali, en Indonésie et y fait exploser une bombe, cachée dans son sac à dos, créant un mouvement de panique et un afflux de personnes dans la rue. C’est à ce moment qu’un véhicule piégé, garé devant le Sari Club, une discothèque, explose à son tour. Le bilan est lourd, il s’agit du plus grave acte de terrorisme dans l’histoire de l’Indonésie : 202 morts et 209 blessés, majoritairement des étrangers – Australiens pour la plupart – en vacances à Bali. La JI, et plus particulièrement Abu Bakar Bashir, responsable du groupe, est considérée comme l’inspirateur de ces attentats. Le spectre d’Al Qaeda ressurgit dans cette région un peu plus d’un an après les attentats du 11 septembre 2001.

Attentats de Bali (2002) © The Sun

Voila donc le pédigrée d’Umar Patek, aka Demolition Man. A la suite des attentats de Bali, le gouvernement indonésien opère à une première purge des milieux de l’islamisme radical, mais sans pour autant s’attaquer aux soutiens de ces derniers. Il faut reconnaitre qu’à l’époque, la JI est relativement bien organisée sous la forme de quatre Mantiqi couvrant une large partie de l’Asie du Sud-est continentale.

La Jemaah islamiyah est donc une organisation islamiste radicale, proche du Darul Islam, principal mouvance politique de l’islam radical indonésien, ayant pris une importance notable dans les années 1940. Le Darul Islam fut fondé alors que l’Indonésie lutte pour obtenir son indépendance. Ce mouvement politique tente alors d’instaurer, par la force, un État islamique, chose que Sukarno et Hatta, les pères fondateurs, n’acceptèrent jamais. Il s’agit alors d’un échec pour la Darul Islam, l’armée étant alors soutenue par des musulmans démocrates. Mais le Darul Islam ne désespère pas et entreprend de mener une lutte armée a l’encontre de Jakarta. Ce n’est cependant qu’en 1965 que le Darul islam fut démantelé. Les survivants s’organisèrent alors autour du Kommando Jihad, un groupuscule armé qui sera notamment responsable du détournement d’un avion de la compagnie nationale Garuda Indonesia en 1981.

Pour mieux comprendre la genèse de la JI, il faut repartir encore dans le temps et explorer les arcanes de l’Histoire politique de l’Archipel. Au lendemain des élections de 1955, le Masyumi – parti musulman progressiste et moderniste – disparaît de la scène politique à la suite de sa défaite. Certains cadres du parti insistent alors sur le fait que, s’il est impossible pour eux d’accéder au pouvoir par le biais de la démocratie, il est alors indispensable de développer une action combattante. Comme l’exprime certains de nos indonesianistes, le radicalisme se nourrit de ses échecs et en ne pouvant accéder au pouvoir de façon légale, ces musulmans – pour certains progressistes – plongent dans le radicalisme. C’est ainsi que renaquit le Darul Islam – avec une importance moindre – s’inspirant alors des doctrines wahhabites, importées d’Arabie Saoudite. De nombreuses pesantren[1], financées par les prédicateurs saoudiens, furent alors fondées dans l’Archipel. Cette radicalisation progressive de l’islam donna lieu en 1993 à la création d’une nouvelle organisation combattante, la Jemaah Islamiyah. Ce groupe islamiste, dirigé par Abdullah Sungkar et Abu Bakar Bashir (ABB), est issue de la dissidence de ce dernier du Darul Islam. La structure de commandement de cette mouvance est constituée de moudjahidines indonésiens ayant combattu les Soviétiques en Afghanistan. Persuadés d’avoir fait chuter l’ogre soviétique, ces « combattants de la liberté », entraînés dans des camps au Pakistan, rejoignent leur pays pour débuter un nouveau combat. Prônant un islam radical, les responsables de la J.I. développent alors une idée de combat régional.

Les membres du Laskar Jihad a Ambon (Moluques)

La structure de la JI est alors constituée de vétérans du Jihad afghan et d’anciens des milices armées par la branche verte des TNI (Laskar Jihad, Laskar Jundullah). L’Armée indonésienne a toujours joué un rôle trouble vis-à-vis des milices radicales. L’exemple type est sans doute celui du Laskar Jihad. Fondee en 2000, ce groupuscule composé de musulmans radicaux originaires de Java, Sumatra ou Sulawesi, va semer la terreur dans l’archipel des Moluques au début du nouveau millénaire. S’impliquant dans les heurts confessionnels existants alors dans la partie orientale de l’Archipel, le Laskar Jihad sera soutenu et équipé par la fameuse branche verte des TNI, y compris par les Kopassus, forces spéciales indonésiennes.

Qui sont-ils ces généraux au rôle troubles ? Majoritairement, des officiers supérieurs et généraux qui ont promis à leurs anciens alliés américains une petite surprise suite a la sécession du Timor Oriental. A cette période, l’USPACOM – Commandant en Chef des forces US dans le Pacifique – se rend a plusieurs reprises a Jakarta pour faire passer un message aux TNI, leurs demandant de cesser le soutien que ces derniers accordent a certaines milices agissant au Timor. Au grand désespoir du PACOM de l’époque, Washington décide de geler l’ensemble de ses programmes d’aide militaire à destination de l’Indonésie. Ainsi, alors que l’Amiral Blair expliquait a ses interlocuteurs indonésiens que les TNI s’étaient comportés de façon « non professionnelle et ont commis des actes répréhensibles » au Timor, les officiers généraux des TNI répondirent d’une façon on ne peut plus javanaise, que « l’Indonésie avait besoin de ce genre de rappels de la part de Washington », mais qu’il ne fallait pas trop « pousser, sous peine de voir les militaires indonésiens se retourner contre Washington ».

Nous voici donc en 2000 avec l’éclatement dans une grande partie de l’Indonésie de ces conflits interconfessionnels, une partie des généraux des forces armées qui sont soit sensibles aux thèses radicales, soit veulent venger l’affront du Timor (et par la même occasion tenter de paralyser le processus de transition démocratique) et cette fameuse JI.

Cette dernière possède ce noyau de combattants ayant connu l’épreuve du feu et qui conservent de très bonnes relations avec leurs frères philippins du le Moro Islamic Liberation Front (MILF) et Abu Sayyaf (ASG). La JI reçoit aussi des fonds d’Al Qaeda (AQ), c’est tout du moins le cas de certaines Mantiqi qui conçoivent alors l’idée d’intégrer leur lutte au Jihad global. Elle n’est pas spécialement menacée par un pouvoir indonésien alors en pleine crise constitutionnelle (au grand désespoir du président Wahid, qui avait pourtant essayé de lutter contre la branche verte) et elle a, en la personne d’ABB, un leader spirituel. Autrement dit, tous les ingrédients semblent réunis pour faire de la JI une menace sérieuse. Cependant, l’organisation en tant que telle de la JI posera problème sur le long terme. Notons toutefois que toutes les Mantiqi n’ont pas le même objectif. Et c’est cette absence d’agenda commun qui créa par la suite des tensions entre les différents groupes qui constituaient alors la JI.

Abu Bakar Bachir, le leader spirituel de la JI

La Mantiqi  1 regroupe l’ensemble de la Malaisie et la Cité-Etat de Singapour. Principalement utilisée pour récolter des fonds, la Mantiqi 1 s’est très rapidement orientée vers le « jihad global », et c’est en son sein que furent formés les combattants les plus jusqu’au-boutistes de la JI. Durement atteinte en 2003, cette structure a vu ses principaux cadres rejoindre la Mantiqi 2, en Indonésie. La Mantiqi 2 recouvre quant à elle l’intégralité de l’Indonésie à l’exception de Kalimantan (Bornéo), Sulawesi et de la Papouasie Indonésienne (donc, Java, Sumatra, Bali, Lombok et NTB). C’est dans cette région qu’est mené le jihad de la Jemaah Islamiyah. A l’inverse de la Mantiqi 1, la numéro 2 semble se désintéresser du « jihad international », de l’Asie Centrale et du Moyen-Orient pour se focaliser sur l’Indonésie. C’est une zone de combat, ou tout du moins désignée comme telle depuis 1995. La Mantiqi 3 etend son pouvoir sur Kalimantan, Sulawesi ainsi que Mindanao au Sud des Philippines, ou ses operateurs s’entrainent aux cotes du MILF et d’ASG dans un camp créé en 1996. Enfin, la Mantiqi 4 regroupe l’Australie et la Papouasie indonésienne. Ces deux régions offrent de nombreuses opportunités pour la JI. Tout d’abord, ce sont de vastes territoires chrétiens où le combat pourra être mené dans le futur. De plus, et c’est surtout le cas pour l’Australie, la présence de travailleurs immigrés indonésiens permet un recrutement pour la JI mais aussi la levée de fonds. Ces Mantiqi ne sont donc pas uniquement définies par des critères géographiques ou operationnels, mais aussi par des critères fonctionnels : recueil de fonds, entraînement, endoctrinement religieux, etc. Quand a la formation des membres de la JI et leur endoctrinement, ces activités se déroule dans des écoles religieuses, les pesantrens. Dans ces établissements, les militants et combattants reçoivent une éducation basée sur une interprétation radicale de l’islam.

( a suivre…)
Partie 3: Coming soon

[1] Établissement d‘enseignement, de niveau primaire à universitaire, dans lequel l’éducation dispensée est fondé sur des principes religieux.

Publicités
Cet article, publié dans Barbus des tropiques, extrémisme religieux, Terrorisme, TNI, est tagué , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s