Australie – Indonésie: je t’aime, moi non plus

Qu’en est-il des relations entretenues Jakarta et Canberra ? Si l’Australie est très présente sur l’Archipel pour ce qui est des questions de sécurité, (formation du Densus 88 – unité anti-terroriste de la police -, liens très étroits avec le Bakorkamla (bureau de coordination pour la sécurité maritime), etc.)., certains événements récents tendent à troubler une relation qui semblait pourtant se consolider au fil des ans.

Soyons clair, ces relations sont régulièrement empoisonnées par des affaires criminelles, liées notamment au trafic de stupéfiants ( le dernier cas en date est la réduction de peine accordée à  Schapelle Corby). La volonté des États-Unis de renforcer le partenariat stratégique avec l’Indonésie a donné lieu à une recrudescence des inquiétudes australiennes. La perception de l’Archipel par Canberra est d’ailleurs relativement ambigüe : terres (et mers) de richesses (exploitation pétrolières, minières), terres de loisirs et de plaisirs[1], mais aussi menaçantes telles que l’immigration illégale,  le terrorisme(attentats de Bali en 2002 et 2005, contre l’ambassade , etc.…)[2]. Mais voila, certaines récentes décisions américaines ont agité le landerneau sécuritaire  australien…

Il convient de préciser que l’Australie s’est toujours affirmé comme un allié prépondérant de Washington dans la région, mais aussi sur d’autres fronts[3]. A l’occasion des 50 ans du traité de l’ANZUS (Australia – New Zealand – United States)[4], le Premier Ministre australien John Howard déclara « l’ANZUS repose au cœur d’un large et profond spectre de la coopération entre les deux nations qui s’étends sut tous les champs de la sécurité. Il ne faut pas le prendre littéralement. Il s’agit de la pierre de fondation de ce qui est devenu un partenariat de sécurité vital, global et en évolution »[5]. Preuve de cette volonté australienne, le même John Howard invoqua au lendemain du 11 septembre 2001 l’article IV de l’ANZUS[6] afin de déployer des troupes australiennes aux cotes des forces américaines[7].

Pour les Indonésiens, la crainte de voir l’Australie « s’emparer de la Papouasie comme elle l’a fait avec le Timor »[8] reste prégnante. Ainsi, lorsque l’Indonésie annonça sa volonté d’acquérir des aéronefs F-16 A/B Falcon aux États-Unis en 2011, les principaux observateurs australiens furent surpris[9]. Si Canberra compte sur – et soutien – un plus grand engagement sécuritaire de Washington dans la région, ce développement d’un partenariat n’était pas sans inquiéter l’Australie. Comme le souligne Sainsbury[10] :

« Le renforcement de la coopération en matière de sécurité entre les États-Unis et l’Indonésie est un Catch 22[11] pour l’Australie. Les États-Unis et l’Australie souhaitent que l’Indonésie se renforce [militairement] afin de faire plus pour la sécurité régionale. Mais contrairement aux États-Unis, la proximité géographique est une limitation importante à l’acceptation par l’Australie de forces maritimes et aériennes [disposant de telles capacités] […] L’Australie a longtemps plaidé pour un engagement plus fort des États-Unis dans la région. La question est maintenant de savoir comment l’Australie tempérera l’enthousiasme américain pour une Indonésie plus influente et active au niveau régional avec [nos] propres priorités stratégiques»[12].

La perception australienne s’explique selon Benjamin Reilly[13] par le fait que « l’Australie a toujours perçu ses voisins immédiats au travers du prisme de la sécurité. L’opposition stratégique à de potentielles forces étrangères hostiles a toujours été la justification sous-jacente » (Walsh, 2011). Ces anxiétés stratégiques se doivent d’être calmées par un arbitrage de Washington. Dans cette perspective, la décision de baser 2.000 marines à Darwin peut être interprétée – outre son importance stratégique et la volonté américaine de faire accepter le retard consécutif au développement du chasseur bombardier F-35[14] – comme une façon de ménager Canberra face au renouveau du partenariat sécuritaire américano-indonésien.  Par ailleurs, l’arrivée de 2.000 soldats américains et leurs familles aura sans doute un impact économique important pour une ville de 130.000 habitants. Enfin, certains analystes estiment que Darwin pourrait devenir à terme un centre de maintenance régionale pour le F-35[16]…(a suivre)


[1] Un séjour a Kuta dans l’ile de Bali permet de convaincre le plus suspicieux des lecteurs…
[2] Sans meme parler de la crainte pendant la Guerre Froide de voir l’Indonesie se transformer en un Cuba asiatique. Ce qui explique bien des choses concernant le mouvement du 30 septembre 1965, mais ces questions restent sujettes a précaution en Indonésie.
[3] Afghanistan, Irak.
[4] ANZUS: pacte de sécurité signé a San Francisco en 1951.
[5] US-AUSTRALIA Relations, Transcript of the Prime Minister the Hon John Howard MP Address at Reception on the Occasion of 50 years of the Australia-United States Alliance, Opera House, Sydney, 30 mai 2001. http://www.usrsaustralia.state.gov/us-oz/2001/05/30/pm1.html
[6] Selon l’article IV du traitee ANZUS, « Each Party recognizes that an armed attack in the Pacific Area on any of the Parties would be dangerous to its own peace and safety and declares that it would act to meet the common danger in accordance with its constitutional processes. Any such armed attack and all measures taken as a result thereof shall be immediately reported to the Security Council of the United Nations. Such measures shall be terminated when the Security Council has taken the measures necessary to restore and maintain international peace and security.” Or, les attentats du 11 septembre ne concernaient en aucun cas la région du Pacifique.
[7] REVERON, p. 34.l’Australie s’est ainsi retrouvée troisième nation contributrice pour le conflit en Irak.
[8] Declaration de Marzuki Ali, chairman  de la commission défense et sécurité du DPR (Assemblee indonesienne)
[9] SAINSBURY Esther, “Australia Indonesia Headache”, The Diplomat, 3 juin 2011.
[11] Signifie une situation « perdant – perdant », en référence au Roman « Catch 22 » de Joseph Heller. Dans le roman de Heller, le héros principal, Yossarian, est navigateur sur un bombardier moyen B-25 durant la seconde guerre mondiale. Refusant de risquer sa vie au combat, Yossarian tente de se faire passer pour fou. Mais l’article 22 du règlement de la base est très clair : « quiconque veut se faire dispenser d’aller au feu n’est pas réellement fou ». Le roman obtint un tel succès que le titre Catch 22 est entré dans le langage courant afin de définir une situation perdant-perdant. Ainsi, pour Sainsbury, le partenariat stratégique américano-indonésien s’avère être une situation perdant-perdant pour l’Australie.
[12] SAINSBURY Esther, Op. Cit..
[13] Professeur invité à la Johns Hopkins University School of Advanced International Studies
[14] Évoqué en France sur le blog Lignes de Défense, cette hypothèse mérite que l’on s’y attarde.
[16] L’impact économique de ce centre de maintenance ne serait pas négligeable. Outre les unités américaines repositionnées dans la région, l’achat de F-35 par Singapour, l’Australie et le récent choix de Tokyo d’acquérir cet aéronef laisse penser qu’un nombre important de F-35 seront présents dans la région.
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