Le Léopard et le Garuda

Les forces armées indonésiennes ont-elles enfin trouvé un adversaire de poids en la personne du DPR (parlement indonésien)? C’est ce que peut laisser penser le débat en cours sur la possible acquisition de chars de combat (MBT, Main Battle Tank) Léopard. Retour sur une affaire dont les tenants dépasse la simple acquisition de matériels militaires.

MBT Leopard

L’objectif affiché par les forces armées indonésiennes est clair : disposer d’un ensemble de matériels militaires permettant de remplir le contrat opérationnel fixé pour 2014. Dans cette perspective, les trois armes des TNI (Tentara Nasional Indonesia, forces armées indonésiennes) ont fait part au Ministère de la Défense indonésien d’une liste d’équipements. Pour les forces aériennes, l’accent est mis sur la fourniture de nouveaux chasseurs russes Sukhoi Su-30. La marine indonésienne a quant a elle gagné le gros lot, elle pourra disposer de sous-marins sud-coréens de type U-209,  fabriqués sous licence par PT.Pal, les chantiers navals locaux. Quant a l’armée de terre, elle a émis une proposition basée sur une observation rationnelle du contexte économique globale : les nations européennes sont à la peine dans la crise qui secoue l’Union. Pourquoi donc ne pas acheter du matériel d’occasion en Allemagne ou aux Pays Bas et profiter ainsi de tarifs intéressants ?

L’idée, soutenue par le Ministère de la Défense, ne souleva aucune opposition au sein de l’opinion publique et de la sphère politique. C’était sans compter sur les caprices de l’armée de terre et sa volonté d’acquérir des chars lourds de type Leopard.  Ces chars ont été déployés avec succès au Kosovo mais aussi en Afghanistan. Bénéficiant d’un budget de plus de 16 milliards de dollars afin de moderniser ses forces armées, le Ministère de la Défense envisage donc de se doter de tels équipements afin de renforcer sa posture de défense et, pour certains observateurs, « de donner une image correspondante à la place de l’Indonésie en Asie du Sud-est », comme l’affirmait Marty Natalagewa, Ministre des Affaires Étrangères indonésien.

Un tel achat pose question de part le montant nécessaire mais aussi par l’adéquation d’un tel matériel au contexte indonésien et sud-est asiatique. Et ce contexte doit être vu suivant deux axes : celui de la géopolitique bien sur, mais aussi de la topographie ! Quiconque aura déjà visité l’Indonésie le remarquera aisément : les axes de communications sont limités à l’ile de Java et majoritairement en mauvais état. Outre ces axes de communication, la topographie du pays est constituée de larges plaines entourant des volcans – actifs ou non – sur Java et Sumatra, de chaines de montagnes et de marais sur Kalimantan (Borneo) mais aussi de larges étendues de foret. Une topographie qui ne permet pas réellement l’utilisation de chars lourds de type Leopard. Par ailleurs, l’état des menaces potentielles et les orientations doctrinales indonésiennes ne justifient en aucun cas l’acquisition de tels équipements. En effet, à ce jour, c’est plutôt la sécurité des espaces maritimes de l’archipel qui s’affirme comme prioritaires. Par ailleurs, les TNI ont reconnu dans leur livre blanc sur la défense que priorité devait être donnée à la lutte contre les menaces transnationales, citant les trafics illicites (drogue, êtres humains, contrebande, armes légères), la piraterie et les activités illicites en mer (pêche illégale) ainsi que le terrorisme comme les principales menaces a l’archipel. Cet éclairage doctrinal permets de douter de la nécessitée d’acquérir des chars lourds Leopard. Non pas que ces derniers ne soient pas efficaces ; mais leur utilisation parait disproportionnée. Parmi les critiques formulées – outre celles évoquées précédemment – les députés se sont aussi interrogés sur l’avantage d’acheter des matériels d’occasion couteux, pour lesquels aucun transfert de technologie ne sera possible.

Ce débat sur les chars Leopard doit être perçu et analysé dans différentes dimensions. La première couvre les oppositions politiques récurrentes en cette période de précampagne électorale. Le Parti Démocrate (Partai Democrat), au pouvoir et à la tête d’une coalition, a annoncé soutenir la décision du Ministère de la Défense et du Chef d’État-major de l’Armée de Terre. Ce dernier n’étant nul autre que le frère de Ani Yudhoyono… épouse du Président de la République d’Indonésie. Au contraire du PD, la plupart des autres partis politiques indonésiens – qu’ils soient d’opposition comme le PDI-P ou membre de la coalition tel le GOLKAR – n’apporte pas un soutien franc a cette décision. Les critiques fusent au parlement indonésien et il s’agit sans doute de l’un des rares épisodes ou les députées indonésiennes s’en prennent directement aux forces armées. Il convient de noter que la coalition menée par SBY connait quelques troubles, consécutifs à la décision prise par le Président Indonésien de remanier son gouvernement. A cette période, les portes paroles de certains partis de la coalition avaient fait savoir que le soutien au Président ne pourrait être totalement possible. Il s’agit aussi pour les partis politiques de se positionner comme partis d’opposition alors que la campagne électorale pour les présidentielles de 2014 a d’ores et déjà débute.

Une autre dimension est celle du poids de l’armée en Indonésie. Cette dernière a toujours été intimement liée au pouvoir. Suharto avait su tenir les hauts gradés indonésiens en tolérant le military business et en intégrant les généraux aux jeux politiques. La Reformasià changé la donne. Certes, les forces armées ont perdu une partie de leur pouvoir, mais c’est au sein même des TNI que certains jeux se jouent. Conséquence de la transition démocratique, l’Armée de Terre a perdu de son aura et de son pouvoir face a la Marine et a l’Armée de l’Air. Ceci s’explique notamment par ce

qu’Eric Heginbotham nommait la théorie de la coopération des élites civiles et militaires ; un pouvoir autoritaire aura toujours tendance à s’appuyer sur une armée de terre dont les officiers sont plus sensibles aux discours conservateurs et nationalistes. A contrario, une élite politique démocratique fera plus confiance a sa marine et son armée de l’air, dont les officiers supérieurs sont généralement plus ouvert d’esprit de par leur formation de techniciens.

Si cette théorie s’avère valide, il n’en demeure pas moins que tout pouvoir démocratique doit se soucier de son armée de terre, représentant la majorité des forces armées. Dans le cas indonésien, l’acquisition de ces chars lourds Leopard peut aussi être vue comme étant une façon de satisfaire une armée qui voit sa prépondérance s’échapper au profit d’une marine et d’une armée de l’air en plein développement. Ce constat s’avère d’autant plus prégnant que l’armée indonésienne n’a jamais disposé d’unité de chars lourds dans toute son histoire. Les mauvaises langues diront – et peut-être a juste titre – que de tels équipements sont parfait pour défiler dans les rues de Jakarta et Bandung le 17 aout, jour de la fête nationale indonésienne.

Quelle que soit la décision finale du gouvernement indonésien, l’opposition du DPR et les réticences au sein même des forces armées montre un changement en cours dans les mentalités indonésiennes au sein des organes législatifs. Et le Garuda – oiseau mythique s’il en est – ne fera pas forcement bon ménage avec le Leopard.

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